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La Voix de son être

Juin 1997, rock Sound.

 

Interview de ?
‘La Voix de son être’
 
Devenu en cinq ans un des groupes les plus imortants de la scène britannique, Radiohead a toujours eu jusqu’à présent, une démarche excessivement personnelle. De "Pablo Honey" à "The bends", Thom Yorke et ses acolytes ont en effet su développer un style riche, puissant et lyrique, sans jamais tomber dans la mièvrerie ni la grandiloquence. Une gageure. Très attendu, "Ok computer", le nouvel album, se propose d’être à la fois la continuation de "The bends" et une lucarne sur le futur. Explications de Jon Greenwood, guitariste volontier "buissonnier".
 
Ces dernières années, vous avez connu un succès progressif pour devenir aujourd’hui un groupe majeur. Que fait-on du succès lorsqu’on s’appelle Radiohead?
Jonny Greenwood: Nous n’avons pas le sentiment d’avoir beaucoup de succès, vraiment. Tu sais, ça s’est passé de manière un peu étrange. Le disque est sorti, on a beaucoup tourné, eu peu de temps à nous, et le succès- puisque succès il y a eu- est venu lentement. Presque deux ans après la sortie du disque. C’est très particulier comme évolution et je n’ai personnellement pas eu le sentiment d’avoir connu un succès démesuré. Nous n’avons pas énormément joué depuis que le disque a vraiment cartonné et, honnêtement, je ne sais pas comment on reconnaît le succès. A ton avis? Parce que ta maison de disque t’informe des ventes et te dit que "ça casse la baraque"? Il n’y a pas vraiment d’indicateurs. L’argent? C’est ça le succès?
 
Le succès, ce pourrait être la pression ressentie au moment de l’enregistrement de "Ok computer"…
Jonny Greenwood: Non, pas vraiment. Je ne trouve pas que l’enregistrement de "Ok computer" ait été si éloigné dans son déroulement de celui de "The bends". Il y a eut des moments de calme, de quiétude, et des moments de stress, des moments douloureux, du désespoir presque. En revanche cet album fut musicalement plus excitant parce que nous avions le sentiment de faire quelque chose de différent. Dans la mesure où nous avons cherché à évoluer, nous avons travaillé plus dur, plus intensément. Et puis on avait décidé de réaliser l’artwork de la pochette en même temps que nous enregistrions. Ca a conféré à ce travail en studio une ambiance de projet global qui était très stimulante.
 
Revenons à la notion de succès. Au sens général, que signifie ce mot pour toi?
Jonny Greenwood: J’y vois une certaine forme de continuation, le fait de pouvoir poursuivre ton travail dans le calme et la sérénité. Sans succès, c’est quasiment impossible. Le succès te donne du temps, du crédit, des possibilités. Le succès, c’est l’autorisation à l’insouciance.
 
Computer Games
 
"Pablo Honey" représentait la définition de votre style, "The bends" la démonstration de votre puissance créatrice. Aujourd’hui, "Ok computer" semble être plus introspectif.
Jonny Greenwood: Musicalement, je pense que tu es dans le vrai. En ce qui concerne les thèmes abordés dans les chansons, on pourrait parler en revanche d’une extériorisation du regard. "The bends" était, pour le coup, plus introspectif, quasiment une sorte de journal intime. Si "Ok computer" donne l’impression d’être introspectif, c’est davantage lié à sa nature plus "britannique", à sa fibre plus insulaire. L’introspection est un sentiment souvent dégagé par la musique anglaise des trente dernières années, disons de Pink Floyd aux Smiths.
 
Quel était le but que vous poursuiviez avec "Ok computer"?
Jonny Greenwood: Fondamentalement, le même qu’avec "The bends": rechercher la nouveauté, avancer.
 
Peux- tu nous expliquer le titre?
Jonny Greenwood: Il a beaucoup de raisons à son choix. D’abord, c’était le nom d’une chanson qui n’a finalement pas été retenue sur la mouture finale. Ensuite, tu sais peut- être que nous adorons les titres, que nous leur accordons une importance toute particulière. Il est fréquent que Thom donne un titre à une chanson qui n’existe pas encore, sans musique, sans paroles. Le titre faisant dans ce cas-là office d’auto-suggestion.
 
"Ok computer" est-il un concept-album comme l’était un peu "The bends"?
Jonny Greenwood: Non, pas du tout. Un concept-album impliquerait que l’on se soit assis pour écrire une série de morceaux autour d’un ou plusieurs thèmes, ce qui n’a pas du tout été le cas. A la limite, "The bends" n’était pas non plus un concept-album. Le gens ont voulu le voir ainsi parce que les chansons tournaient toutes plus ou moins autour du même thème: la guérison, la maladie, etc. Mais jamais le disque n’avait été envisagé en tant que concept.
 
N’y vois aucune insulte, mais certains titres de "Ok computer" m’ont bizarrement fait penser parfois à du King Crimson…
Jonny Greenwood: Euh… disons que, pour les gens de ma génération, des groupes comme celui-là sont souvent perçus comme… plutôt mauvais (sourire gêné). A franchement parler, c’est un peu un gimmick, dans le sens où personne de mon âge ne les a réellement écoutés. C’est pour cela que je suis un peu méfiant et un peu inquiet de t’entendre dire cela (rires). Pink Floyd, King Crimson, c’étaient surtout des sujets de plaisanteries dans la cour de l’école, tellement loin de nous et de nos préoccupations. J’ai l’impression que personne, mais vraiment plus personne, n’a plus écouté leur musique depuis vingt ans! Mais vu ce que tu me dis, il va peut-être falloir que je songe à m’y mettre… De King Crimson, je ne dois connaître qu’un seul titre d’album : "In the court of the Crimson King", ou quelque chose comme ça… Bref, pour répondre plus directement à ta question, ce n’est en tout cas pas une référence, et pas une influence.
 
Angleterre de contrastes
 
Vous sentez-vous proches de quelques groupes en Angleterre?
Jonny Greenwood: Non, pas vraiment. Il me semble qu’on est un peu à part, que ce soit par la musique ou par la démarche. Ce qui ne nous empêche pas d’être amis avec un certain nombre de gens. J’ai le sentiment que nous sommes résolument différents des autres groupes anglais à guitares. Les gens que nous fréquentons le plus dans la sphère musicale sont ceux de Massive Attack. Nous aimons bien aussi Portishead. C’est- à- dire des gens avec lesquels nous n’avons pas grand- chose à voir musicalement. On serait sensés avoir des relations avec des gens comme Blur ou les gens de Camden à Londres, le repaire du rock, mais ce n’est pas le cas. Je ne sais pas à quoi ça tient…
 
A une sorte de compétition peut- être?
Jonny Greenwood: On ne voit pas les choses comme ça. Il n’y a pas de compétition au sens rivalité du terme, c’est surtout un phénomène de presse. Néanmoins, la scène londonienne est tellement active qu’un groupe qui débute a intérêt à produire quelque chose de neuf s’il veut se faire remarquer. Je vois ça plutôt comme une émulation, quelque chose d’excitant. Cette pression est à mon avis un bon moteur. Je sais bien que ce système implique un tas de groupes qui émergent n’aient aucun intérêt. Il sont juste là pour occuper le marché et essayer de faire de l’argent. C’est le revers de la médaille, mais je cois que le jeu en vaut la chandelle. C’est ce qui fait que la scène reste vivante.
 
On a parfois l’impression d’une résistance de votre part à définir Radiohead comme un groupe de rock anglais…
Jonny Greenwood: Non, pas nécessairement. Cette question de groupe anglais est plutôt marrante, dans le sens où, très souvent, en dehors du Royaume-Uni, les gens nous prennent pour un groupe américain (rires). Je me souviens d’un festival en Pologne où ils avaient imprimé des milliers d’affiche avec la mention: "From the USA, Radiohead". Ca nous avait fait beaucoup rire à l’époque, mais ça signifiait bien quelque chose dans le fond. Parfois, ne pas être perçu comme un groupe anglais pourrait nous décevoir un peu, dans la mesure où nos chansons traitent souvent de problèmes très anglais, mais bref… En revanche, le nouvel album est très anglais, à la fois dans ses thèmes et dans sa construction. J’en suis personnellement ravi.
 
Avez-vous tenté dans le passé d’utiliser votre musique à des fins sociales ou politiques?
Jonny Greenwood: Pas vraiment. Les rares fois où on s’y est risqués, on a été complètement déçus et ça nous a profondément déprimés. On avait notamment donné une chanson pour "Rock the vote", ce mouvement destiné à inciter les jeunes à voter. Mais, au bout de quelques mois, il s’est retrouvé totalement inféodé au parti Travailliste, ce qui n’était pas du tout le but de la manœuvre à l’origine. Ce qui revient à dire qu’on a donné un titre à Tony Blair (rires)! Je trouve ça très décourageant. On ne désirait pas exprimer un choix politique, c’était juste un acte de civisme. Je pourrais te citer bien d’autres exemples du même genre. A chaque fois, nous avons été déçus parce que les buts initiaux ont été détournés, Résultat, on a laissé tomber, purement et simplement.
 

Guitariste compulsif

 
Quel genre de guitariste es-tu?
Jonny Greenwood: Pas un guitariste compulsif, obsédé par l’instrument. J’aime bien m’améliorer, mais sans forcément m’exercer sur l’instrument tous les jours. Regarde Tom Waits. Il est à mon sens, un des musiciens les plus étonnants et et les plus intéressants de ces dernières années. Et bien, jamais il ne joue d’un instrument, jamais il ne s’exerce. J’aime ce recul qu’il a par rapport à l’aspect technique de la musique. Donc, je fais ce que je dois faire, je travaille, mais tout en restant très méfiant vis-à-vis d’un investissement total sur ce qui n’est finalement qu’un outil, qu’un moyen. Un signe: je pense être le seul guitariste anglais à ne s’être jamais intéressé du tout à la forme de ses guitares (sourire). Penser à la mélodie, à un arrangement, voilà qui me paraît beaucoup plus important.
 
Quand êtes-vous convaincus de tenir une bonne chanson de Radiohead?
Jonny Greenwood: C’est une chanson qui va avoir une progression dramatique, avec en son sein une sorte d’apogée. Une chanson qui va aussi prendre divers éléments a priori disparates, les faire se combiner ensuite, pour obtenir quelque chose de nouveau et qui tienne debout. C’est une alchimie compliquée, qui n’arrive pas par hasard, ni mécanique ni le résultat d’un savoir. C’est l’inspiration du moment qui joue le plus. Souvent, Thom livre de grands textes, des choses très puissantes, très élégantes, et il va s’agir pour nous d’en comprendre la sensibilité , l’émotion, pour les servir du mieux possible. Pas nécessairement en accentuant la sensation voulue par Thom, mais plutôt en lui trouvant un point d’équilibre avec autre chose. Lorsqu’on y parvient, je crois qu’on à ce qu’est Radiohead: la sincérité.
 

Sense and Sensibility
 
Beaucoup de gens voient surtout Radiohead comme une collaboration particulière entre toi et Thom Yorke.
Jonny Greenwood: C’est dû à notre manière de fonctionner. Il est vrai qu’une bonne partie des idées viennent de Thom, idées dont il me fait part et sur lesquelles je commence à travailler, soit en les enrichissant soit en les dégraissant. Donc, de ce point de vue, il s’agit bien d’une collaboration intime. Cela ne signifie pas pour autant que les autres n’ont pas un rôle à jouer, bien au contraire. Leur travail sur les arrangements est tout a fait décisif. Radiohead ne serait pas Radiohead sans cela. La structure des chansons, le tempo, c’est le travail commun qui les fournit. La partie la plus importante, en tout cas celle à laquelle nous accordons le plus de temps, est cette partie collective. L’intérêt pour un groupe, c’est de voir s’élaborer une chanson de cette manière. Je pense qu’il s’agit là du travail le plus excitant, là que s’exmprime la sensibilité d’un groupe.
 
Quels sont les principes qui régissent votre collaboration? L’amitié?
Jonny Greenwood: Oui, pour une bonne part. Mais aussi, sans que cela soit un cliché, les principes démocratiques. Lorsque je vois un groupe répéter, je suis toujours surpris de la manière dont les musiciens s’y prennent: tu as toujours un type qui s’occupe de tout, qui littéralement, dit aux autres ce qu’ils doivent faire. Ca me laisse parfois pantois parce que nous n’avons jamais fonctionné de la sorte. Les répétitions sont une sorte de grand débat. Si Colin, mon frère, suggère qu’on doit mettre du tambourin à tel endroit, personne ne va s’élever contre, on va d’abord essayer. C’est comme ça que je considère le travail de groupe et la démocratie. Il est évident que ça prend plus de temps, mais, à la sortie, je pense que la musique s’en trouve améliorée.

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