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un homme et son PC

13 juillet 2006
Thom Yorke

Un homme et son PC
Marie Hélène Poitras
 
Thom Yorke lance un album sans Radiohead. Rare tête-à-tête avec le leader d’un groupe de génie attrapé au vol lors de son plus récent passage au Québec, qui nous confie ses tourments, ses envies et ses obsessions.

Radiohead était de passage à Montréal le mois dernier pour présenter ses nouvelles compos dans la feutrée Salle Wilfrid-Pelletier. On apprenait aussi dernièrement que Thom Yorke était sur le point de lancer un album pas solo mais fait tout seul – hein? – et que le groupe allait retourner en studio dès l’automne pour plancher sur un nouveau disque. L’année 2006 s’annonçait donc déjà très faste et fertile pour Radiohead, qui vient d’honorer un long contrat signé avec EMI et se retrouve libre comme l’air.

La fan de Radiohead que je suis était déjà plutôt comblée, mais voilà qu’une voix au bout du fil du téléphone m’annonce que Thom Yorke n’a aucunement le désir de faire 10 entrevues téléphoniques d’une durée de 10-15 minutes comme c’est généralement le cas, qu’il n’accorde donc qu’une seule entrevue en tête-à-tête à un média québécois et que Voir est l’heureux élu. Stupeur et contentement.

The Eraser est un disque de 40 minutes, 9 chansons engendrées en seulement 7 semaines qui font la part belle aux ordinateurs. Alors que son band adopte une tangente plus rock qui peut évoquer la drive de The Bends, Thom Yorke, lui, fait un saut de côté et dit O.K., encore une fois, aux ordinateurs. Ce qui prime et saisit à l’écoute de cet album enregistré avec Nigel Godrich (Beck, Air, Paul McCartney et Radiohead) et un laptop, sans tout l’arsenal de guitares et de synthés, c’est cet amalgame de "scratchy ideas" d’un côté, dira Thom Yorke (beats, programmations et dentelles bidouillés su l’ordi, on pense un peu à Amnesiac), et de l’autre, la voix très à l’avant-plan qui vient humaniser l’affaire en ajoutant une touche plus organique. Au coeur des chansons, il y a, comme chez Radiohead, cette tension constante percée d’apaisements passagers, la vulnérabilité de Yorke et des textes assez troublés où se fondent le politique et l’intime en une seule secousse. Des chansons qui radiographient en un clic le désordre du monde et le malaise ambiant. Aujourd’hui, Thom Yorke a 37 ans, 2 enfants, 6 albums enlevants derrière lui dont un, Ok Computer, a signé une page marquante de l’Histoire du rock.

On dit que vous avez commencé à travailler sur The Eraser dans vos moments d’ennui, quand vous n’aviez rien à faire…

"J’ai passé quelques années à me creuser la tête, à me demander quel usage faire du laptop. Des idées ont commencé à surgir. Quand je me suis mis à travailler avec Nigel (Godrich), c’est devenu très excitant. Mais la chose la plus étrange, c’est qu’au départ, on n’avait pas vraiment de chansons…. Tout ce qu’on avait, c’était ces "scratchy ideas". Plus on isolait, plus on réalisait que ces idées pouvaient prendre la forme de chansons, même si ce n’était pas l’intention première."

Donc, quand Thom Yorke relaxe et bidouille, ça donne un album!

"Oui, finalement! Ça m’est d’abord apparu comme une bonne façon de me sortir quelque chose du système. D’une certaine façon, je pense que ça va profiter à Radiohead, par la bande, car j’ai retrouvé beaucoup de confiance en menant ce projet. Et aussi, en partie, parce qu’en faisant ce disque, je me suis beaucoup ennuyé du band, et du partage des idées musicales possible au sein du groupe. Nigel et moi, on n’avait pas grand-chose sur quoi rebondir, et d’ailleurs je considère que c’est une des forces de ce projet: on travaillait avec peu. J’ai trouvé ça dur, vraiment très difficile…"

 

Et les autres membres de Radiohead, ils aiment le disque?

"Oui. Au départ, j’appréhendais beaucoup leur réaction, je redoutais le moment où j’allais leur parler de ce projet… Finalement, ils ont vraiment bien réagi et ce fut un véritable soulagement pour moi. Jonny (Greenwood) est sur la première chanson. Il jouait, comme ça, et je l’ai enregistré. Je n’ai aucune idée des accords qu’il joue. Je les ai coupés et réarrangés."

Vous tenez à ce qu’on ne parle pas de cet album comme d’un projet solo, mais il a été fait sans le reste du groupe… Ça signifie quoi exactement?

"Quelques échantillonnages avec lesquels j’ai travaillé et qui se retrouvent sur The Eraser proviennent de séances d’enregistrement studio avec Radiohead. Je les avais conservés dans des dossiers sur mon laptop. Ils n’auraient pas été utilisés par le groupe, mais moi j’y suis revenu, car je les aimais bien. Donc, d’une certaine manière, les membres de Radiohead sont présents sur l’album… sans avoir travaillé dessus, tu vois. Je ne considère pas que c’est un disque solo parce qu’il a été fait dans le contexte où je suis dans Radiohead."

Pourquoi une chanson comme Harrodown Hill, par exemple, ne pourrait-elle pas se retrouver dans le répertoire de Radiohead?

"Hum… Celle-là, je nous verrais la faire. Quoique… Mais ça devient difficile de reproduire les petites coupures échantillonnées. Et ce n’est pas dans cet esprit-là que la chanson a été écrite. Ça m’aurait semblé étrange de prendre ce que j’ai fait et de demander au band de le reproduire… Ça a du sens quand on se pose la question après coup, une fois la chanson terminée, mais le processus de création était autre. Sur ce disque, tout part de cette contrainte: tu restreins tes options. On s’est dit: on dispose de ce qu’il y a dans cette pièce. Quand t’as trop de possibilités, ta tête explose. Ça, c’est typique de Radiohead et parfois ça me rend fou. On avait l’ordinateur, that’s it."

Le titre de l’album m’apparaît assez intrigant. À quoi est-ce que ça renvoie?

"C’est surtout venu avec le visuel, signé Stanley Donwood, responsable des pochettes de Radiohead. On a cette obsession commune pour une inondation dont on a été témoin. Il est venu dans le studio, c’était nous trois, Nigel et moi, puis Stanley dans le coin. La musique sur laquelle on travaillait lui a inspiré des vagues qui anéantissent une ville, c’est Londres et en même temps pas tout à fait. Je pense que la raison pour laquelle je suis allé vers un titre comme The Eraser, c’est que, pendant toute la conception de l’album, j’avais cette idée en tête, cette image de gens anéantis. Et aussi, je pensais à cette habileté culturelle qu’on a acquise, la faculté d’assister à des drames, comme témoins, et ensuite de les effacer de notre mémoire. Connais-tu l’histoire du roi Canut?"

Non…?

"C’est l’histoire d’un roi très puissant, qui croit à tort qu’il peut tout faire. Alors il ordonne aux vagues de cesser leur va-et-vient continuel. Et il échoue. Dans le journal, un environnementaliste comparait le gouvernement occidental au roi Canut, parce que celui-ci avait prétendu pouvoir, en quelque sorte, retenir la vague d’un geste de la main. The Eraser traite de ce déni perpétuel. C’est ce que j’avais en tête au moment de sa création."

Je relisais les paroles d’Ok Computer dernièrement, et je les trouvais fascinantes, en raison de ce paradoxe autour duquel elles sont articulées. Ça dit O.K. aux ordis et à la façon dont ils peuvent transformer la musique, mais en même temps il y a cette condamnation des excès du monde moderne. The Eraser m’apparaît lui aussi très lié aux ordinateurs.

"Je pense qu’au moment de faire Ok Computer, il y avait dans l’air cette paranoïa généralisée, une sorte de folie. Pour celui-ci, comme une seule personne menait le projet et programmait, la volonté, voire l’obsession de tout vouloir capter était moins présente. Ça s’est fait dans une sorte d’isolement délibéré. Les sonorités sont modestes, c’est très insulaire, fait pour être écouté dans des petits espaces, dans votre voiture par exemple, quand vous serez pris dans le trafic. Ce disque ne requiert aucun espace acoustique additionnel."

L’album s’est fait en un très court laps de temps…

"Oh oui. Ce qui était vraiment bien, c’est que je sentais que la pression était à off. Et j’aimerais pouvoir créer dans cet état d’esprit avec Radiohead. Ma plus grande crainte avec le groupe, c’est que la nécessité de faire de la musique s’éteigne un jour, cesse d’être ce besoin si authentique, et se transforme en habitude. La raison pour laquelle on a fait une pause après Hail to the Thief, c’est qu’on commençait à avoir cette impression. Ce fut vraiment très difficile pour nous d’arrêter. On vieillit, j’ai 37 ans, on a évolué devant le public… Aujourd’hui, je me sens vieux. Après Hail, donc, on ne s’est pas vu pendant un an et ça m’a semblé très épeurant, et étrange à la fois. Peut-être est-ce parce qu’on ne travaillait pas sur un projet. Je ne veux pas qu’on devienne un de ces bands continuellement en tournée, qui roulent sur leurs vieux hits de façon machinale, comme les Rolling Stones, tu vois. Les bonnes gigs, pour moi, sont celles où le nouveau matériel devient ce qu’il y a de plus excitant. Il faut une meilleure raison pour continuer que de juste le faire parce qu’on ne sait rien faire d’autre. Sinon ça devient du gaspillage de plastique."

Pourquoi êtes-vous allé vers XL Recordings (NDLR: maison des White Stripes, M.I.A., Devendra Banhart, Peaches, Dizzee Rascal, The Raconteurs)?

"On avait fini le contrat avec EMI. Je ne sentais pas qu’EMI était l’endroit indiqué pour lancer ce disque. Je ne sais pas ce qu’ils en auraient fait. Je ne voulais pas que ce soit joué comme un gros truc et perdre le contrôle. Et j’aime plein de choses qui sortent sur XL, je trouve que c’est un des meilleurs labels indépendants d’envergure. Pour l’instant, je ne sais pas encore où l’on va signer avec Radiohead."

Thom Yorke
The Eraser
XL Recordings / Beggars Group
En magasin le 11 juillet

 

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