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Tetes chercheuses

novembre 97, Rock Sound.

 

Interview de Yves Bongarçon.

‘Têtes chercheuses’

 



Acclamé, plébiscité, vénéré par le public comme la critique, Radiohead s’impose définitivement comme l’un des groupes les plus importants de cette fin de siècle. Étonnant destin que celui du groupe d’Oxford qui, après avoir dû quasiment apporter seul la preuve de sa spécificité sur la scène anglaise, recueille aujourd’hui (et à l’échelle planétaire) les fruits de son travail, de sa ténacité et de sa patience. De sa droiture aussi. Et si le rock des 90’s peut encore se regarder dans une glace, c’est certainement grâce à un groupe comme Radiohead qu’il le doit. Entretien avec Ed O’Brien, guitariste de son état et homme de bien.

 

A l’aube de votre immense succès, comment voyez- vous votre évolution depuis "Pablo Honey" et "The Bends"? On a l’impression que Radiohead devient, à sa façon, de plus en plus radical?

Ed O’Brien: c’est un point de vue intéressant. C’est vrai, on peut considérer que Radiohead cherche toujours à se mettre en porte- à- faux. Prends une chanson comme "Creep". Il y a toujours un élément qui détone, qui fait dérailler le truc, en l’occurrence les paroles ou la guitare de Jonny. C’est comme si Radiohead ne se contentait jamais d’un truc évident et simple, qu’il fallait absolument quelque chose de tordu, de vrillé dans une chanson. Tout notre travail consiste donc à comprendre ou à saisir jusqu’où on peut pousser le truc, jusqu’où on peut se mettre en danger. Avec "Ok computer" je crois qu’on est allés très loin. On aurait pu devenir plus extrêmes, plus abscons, plus radicaux, mais on s’est rendu compte qu’il y a un point où tu risques de perdre l’attention des gens. Or, il était hors de question que Radiohead devienne une sorte de groupe progressif auto complaisant. Lors des premières séances nous sommes allés très loin dans le radicalisme avant de faire machine arrière, parce qu’à un certain point , l’extrémisme ne rime plus à rien.

 

Et qu’il ne fait souvent qu’engendrer une incompréhension, voire un rejet….

Ed O’Brien: Oui dans un sens. Un groupe de rock se doit de rester familier avec les gens. C’est pour ça qu’Oasis est si populaire. La voix, les mélodies, les arrangements, les progressions d’accords, beaucoup de choses font penser aux Beatles, tout en s’en détachant, mais l’ensemble reste extrêmement familier à l’oreille des gens. Nous ne sommes pas à la poursuite de ça avec Radiohead. Néanmoins, nous avons su créer une familiarité avec un certain nombre de gens. Il convient, par respect pour ces gens, de ne pas complètement l’oublier. C’est vrai, sur l’ensemble, Radiohead est devenu plus ambigu, plus pervers. C’est à la fois notre grande force et l’une de nos plus grandes faiblesses. Si j’étais totalement honnête, je dirais que j’aimerais parfois des chansons toutes simples sans se poser de questions. Mais on en peut pas (rires)…

 

Vous êtes plutôt atypiques sur la scène britannique: pas d’extravagance, pas d’arrogance.

Ed O’Brien: L’arrogance peut être quelquefois génératrice de qualité. Morrissey et les Smiths, à leur période, étaient infiniment arrogants. De là est sortie leur spécificité. L’exemple contraire c’est R.E.M.: des types ordinaires avec qui tu peux aller boire un verre et discuter musique. Je crois que l’attitude dépend des personnalités. Pour ma part, je pense que Radiohead s’est toujours tenu à l’écart de ça, c’est parce que nous avons toujours tous détesté cette manie typiquement britannique de vouloir conquérir le monde. Un peu à la manière de R.E.M., nous ne nous sommes jamais considérés comme le meilleur groupe du monde, ce qui est un peu la tendance pour chaque groupe britannique. Ce pays est impérialiste et colonialiste de nature. Et pour nous, ceci représente surtout les jours les plus sombres de notre histoire, quelque chose en tout cas dont nous ne pouvons être fiers.

 

Et qu’en est-il du cynisme et du sarcasme dont on dit qu’il est la base même du caractère de tout sujet de Sa Gracieuse Majesté?

Ed O’Brien: Nous somme cyniques jusqu’à un certain point, notamment sur tout ce qui concerne la périphérie de l’industrie musicale. Mais dès que ça touche la musique, c’est hors de question. Le cynisme tue la spontanéité et l’enthousiasme. Le cynisme, c’est la facilité. Or, personnellement, je veux passionnément croire à la possibilité de faire évoluer les choses, de les faire changer. Le cynisme c’est la résignation, et, quelque fois, un bon prétexte pour ne rien faire. Le sarcasme? Il faut être intelligent et très doué pour le manier. Je ne m’en sens pas capable. En revanche, il y a certains côtés de l’humour noir et de l’ironie que nous apprécions, mais sortis du contexte musical. Parce que si l’on mélange l’ironie et la musique, celle- ci ne devient plus qu’un problème d’ego. Or, depuis le début avec Radiohead, la règle a toujours été de ne jamais perdre pied avec la réalité. Quand je rentre à la maison, je veux être Ed, pas "Ed le guitariste de Radiohead", non, juste Ed, le type, le voisin, le frère, l’ami que les gens apprécient pour ce qu’il est et non pas pour ce qu’il fait. Bref, être normal. C’est parfois difficile parce que les choses vont trop vite, et que tu as besoin de faire le point. Souvent. Mais c’est possible. Je suis de ceux qui pensent qu’une des grandes joies de la vie est de communiquer avec les gens. Or, c’est impossible si tu te coupes des autres, alors que le but c’est de se nourrir de leurs expériences pour avancer toi- même.

 

Te sens- tu aujourd’hui plus mûr ou plus déboussolé qu’avant?

Ed O’Brien: Bonne question. (Silence) Disons que plus tu vieillis plus tu prends confiance en ce que tu fais et en toi- même. Une initiation à la sagesse en quelque sorte. Dans le même temps, il y a ce conflit en toi qui demeure. Entre cette sagesse et le besoin de naïveté, d’insouciance, d’intégrité absolue. En fait j’ai l’impression que la vie avec un grand V est à l’image de la vie quotidienne, où tu peux être un sacré rationaliste égoïste à la con et, la minute d’après, un humaniste d’une générosité sans bornes. C’est la dualité fondamentale de l’être humain, les gens ont plusieurs visages, plusieurs voix. Il n’y a que dans les films américains que les gens sont tout d’une pièce (rires). Je crois d’ailleurs qu’une part de chaque être humain naît de ce paradoxe, de cette dualité. C’est le mélange de l’air et du feu. Je crois que le plaisir de vieillir réside simplement dans l’acceptation de la confusion, du paradoxe, de la dualité. Jeune, ce conflit te perturbe et t’accable; plus vieux, il te rend presque plus léger, parceque tu te sens en mesure de survivre à ces déchirements. L’essentiel est de garder une approche humaine des choses et des événements, de savoir rester ouvert aussi.

 

Qu’est- ce qu’une bonne chanson de Radiohead pour toi?

Ed O’Brien: J’y ai longtemps réfléchi. Une bonne chanson de Radiohead c’est avant tout une belle voix. Si tu as une belle voix avec une mélodie correcte, un truc bien chanté, tu tiens ce que tu cherches. Le reste, les arrangements, la rythmique, les solos, est secondaire. Prends encore l’exemple d’Oasis: le chant, la voix sur "Wonderwall" sont fantastiques. Liam chante exactement comme il le faut. Ce qu’il y a derrière tu t’en souviens? Moi pas. C’était probablement bon mais on s’en fout… avec Radiohead, la chose à laquelle nous faisons attention, c’est aussi la voix de Thom. Nous veillons toujours à lui donner les meilleures conditions pour mettre se voix en valeur, c’est autour d’elle qu’on construit.

 

Vos spectacles sont toujours d’une intensité et d’un engagement rares. On se demande parfois combien de temps vous pourrez assurer de la sorte sans vous mettre en péril…

Ed O’Brien: Ca ne durera pas toujours, nous en sommes bien conscients. Un groupe connaît toujours une période de grâce, de magie, de grande puissance créatrice, appelle ça comme tu veux, et il est certain que Radiohead est dans cette période. Sans doute sa meilleure période. Mais je suis convaincu qu’un jour avec Radiohead, la source tarira. Et ça sera très bien comme ça… franchement, je n’envie pas les Rolling Stones. Je ne veux pas être un jour réduit à sortir des albums pour promouvoir des tournées de stades.

 

Peux- tu imaginer la fin de Radiohead?

Ed O’Brien: Oui, totalement. Franchement, je ne me vois pas faire ça passé quarante ans. Je ne veux pas dire que je ne ferais pas de musique, que je ne sortirais pas de disques. Je parle de l’expérience et d’une aventure comme celle de Radiohead. Peut- être d’ailleurs Radiohead restera-t-il ensemble, pourquoi pas. Je nous vois très bien enregistrer et sortir des disques juste pour nous. Mais je n’ai aucune idée de la possible longévité du groupe. Comment le savoir? Alors, envisager la fin, non. En revanche, si l’un de nous quittait le groupe aujourd’hui, cela signifierait sans doute la fin de Radiohead. Nous nous le sommes toujours dit et promis et nous tiendrons parole.

 

Les personnalités qui composent le groupe sont-elles à ce point complémentaires? Sur quoi fonctionne Radiohead: l’amitié ou la musique d’abord?

Ed O’Brien: La musique d’abord, sans la moindre hésitation. Toute le fabrication de "Pablo Honey", et plus tard de "The bends", en atteste. Ca ne veut pas dire que l’amitié n’est pas importante, elle est même essentielle, mais la base du groupe est la musique. D’une manière totalement naïve et candide d’ailleurs. Romantique même. Mais cela tient à ce que nous sommes, à nos personnalités. Nous sommes individuellement, de purs produits de la société britannique middle- class: bonne éducation, écoles privées, mais solitaires et introvertis. Dans les surboums d’adolescents, on était les types dans le coin près de la sono qui ne bougeaient ni pied ni patte en écoutant Joy Division et The Smiths (sourire). C’est la musique qui nous a ouverts à l’amitié et celle- ci n’en est aujourd’hui que plus solides., déterminée. Radiohead, ce n’est plus seulement la joie de faire de la musique, c’est aussi celle de la faire avec des gens dont on se sent proches.

 

Avez- vous des ambitions secrètes avec Radiohead?

Ed O’Brien: Je ne sais pas si elles sont secrètes, mais, ouais, on a encore un paquet d’ambitions. Je crois qu’on aimerait tous faire un disque "rentre dedans", rock, le truc qui va droit au but sans prise de tête. Je crois qu’on aimerait faire aussi un disque dance, mais on a besoin pour cela d’un background plus large que le nôtre à l’heure actuelle. Un disque ne peut pas sortir du néant, il doit être préfiguré, annoncé par des travaux précédents. On ne pourrait pas sortir demain, un album tendant vers Underworld, Prodigy ou Chemical Brothers, parce qu’on ne vient pas de là. On n’ a pas cette crédibilité. Ca n’empêche pas que cette musique nous intéresse. En clair, on a plein d’ambitions comme ça et dans tous les domaines, tous azimuts.

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