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Nous avons toujours essayé de rester créatifs au-delà de la musique

Thom Yorke, chanteur et Ed O’Brien, guitariste du groupe Radiohead

"Nous avons toujours essayé de rester créatifs au-delà de la musique"

LE MONDE | 18.12.07 | 09h01  •  Mis à jour le 18.12.07 | 16h01

Pour son retour, quatre ans après la parution de son précédent album, Hail to the Thief, Radiohead a beaucoup fait parler de lui en proposant, le 10 octobre, Rainbows, son nouvel opus, en téléchargement sur Internet à un prix fixé par l’acheteur.

Alors que la version CD de l’album est proposé en coffret "collector", à commander sur le Net, avant une sortie du disque en magasin à partir du 31 décembre, Le Monde a rencontré à Paris le chanteur Thom Yorke et le guitariste Ed O’Brien.

 

Qu’est ce qui vous a poussé à publier d’abord Rainbows sur Internet ?

Thom Yorke :
Nos managers voulaient tenter le coup. A l’origine, ils ne voulaient d’ailleurs même pas sortir un CD, ce qui ne nous convenait pas car cela aurait disqualifié ceux qui ne veulent pas ou ne peuvent pas utiliser Internet.

En même temps, ce concept de téléchargement avait un sens car tous les disques que nous avons sortis ces six ou sept dernières années ont été piratés et mis sur la Toile avant leur parution. Nous nous sommes dit : "Pourquoi ne pas le faire nous-mêmes ?"

De cette façon au moins, on en gardait le contrôle, on publiait la version définitive et tout le monde pouvait l’écouter le même jour. Cette histoire de 10 octobre, comme journée de lancement, nous plaisait beaucoup, l’idée que tout ces gens puissent écouter en même temps…

Ed O’Brien : Nous étions en plus dans une situation parfaite pour tenter l’expérience : nous n’avions plus de contrat et les gens attendaient notre musique. Il était évident qu’Internet était pour nous la façon la plus rapide de sortir ça et de le diffuser.

Vous auriez eu la possibilité de signer avant cela avec une major ?


Ed :
La seule raison de signer avec une major aurait été de récupérer un maximum d’argent. Cela n’a jamais été une motivation suffisante pour nous.

Thom : Il s’agissait surtout de réduire l’échelle des choses jusqu’à une taille que nous pouvions maîtriser. Un des points positifs de cette histoire de téléchargement est que cela implique une équipe de dix personnes, nous inclus. C’est une façon agréable de prendre le contrôle de la situation.

Avec EMI, nous étions confrontés à une machine sans arrêt plus lourde et incontournable. Pour que le groupe continue d’exister, il nous fallait retrouver une taille plus humaine, un rythme de travail plus spontané, à une vitesse que nous pouvions maîtriser.

En se passant d’intermédiaire, nous pouvions trouver une connexion plus directe avec les gens, avoir la satisfaction de finir quelque chose et de le rendre disponible dans l’instant.

Vous aviez expérimenté depuis longtemps cette interaction via Internet ?

Ed : Nous avons fait les premiers essais en 1996, au moment de la sortie d’OK Computer. A l’époque, peu de groupes s’intéressaient à Internet. Nous étions présents sur le Web, avec des forums de discussion.

Aujourd’hui, cela paraît désuet, mais à l’époque c’était excitant. Très vite, c’est nous qui avons pris en main notre site, indépendamment de la maison de disques. Nous avons aussi mis en ligne quelques inédits et retransmis quelques concerts privés. C’était intéressant d’observer après cela les réactions des gens sur les nouvelles chansons.

Thom :
Pour moi, c’est comme poser un morceau ou des images sur une étagère et les laisser à disposition de chacun, et que ces films ou images vivent leur vie sur d’autres sites ou sur YouTube. Lors de la dernière tournée, un des trucs qui m’excitaient le plus était d’aller voir sur Internet les images des nouveaux morceaux captées par le public sur téléphone mobile et diffusées une heure après le spectacle.

Cela me rappelait la façon dont Peter Buck de R.E.M. soutenait l’édition des disques pirates des concerts de son groupe, pensant que cela répandrait un peu plus la popularité du groupe.

Avez-vous déjà un bilan chiffré de cette opération ?

Ed :
Non, nos statisticiens y travaillent [rires]. On a été surpris de lire des articles tout à fait contradictoires là-dessus. L’un disait que nous avions perdu beaucoup d’argent, l’autre affirmait que nous avions gagné des millions et qu’il fallait arrêter de nous donner de l’argent [rires]. Aucun des deux n’est vrai.

Thom : Même si il est trop tôt pour comparer, l’opération nous sera forcément favorable. Nous ne possédions pas auparavant les droits digitaux de notre musique et nous touchions environ 1 livre (environ 1,4 euro) par album vendu. Là, nous percevons la totalité de la somme.

En lisant la presse, au moment de la sortie de Rainbows, il était difficile de se faire une idée de la musique, la presse parlait surtout de l’opération de diffusion. Vous attendiez-vous à cela ?

Thom : Un des trucs qui m’excitaient vraiment était de permettre à tout le monde d’écouter ce disque en même temps, de permettre à chacun de se faire une opinion de son côté. Nous voulions casser la logique des "faiseurs d’opinion", de ce processus médiatique dépendant des relations entre la maison de disques et la régie pub d’un journal.

Sur le Net, les gens donnent leur propre note, leur propre jugement.

Vous y attachez de l’importance ?

Ed : Nous ne les lisons pas.

Votre démarche par rapport à la diffusion de la musique s’intègre-t-elle à une philosophie plus globale, à une vision politique du monde et du marché ?

Ed : On nous attribue parfois ce genre de choses, mais nous ne fonctionnons pas comme ça. Nous n’échafaudons pas de grands plans de ce type. Nous partons toujours de quelque chose que nous ressentons viscéralement, mais à un niveau modeste, dans le travail quotidien du groupe, et nous essayons d’avancer dans ce sens.

Thom :
Une fois l’album quasiment terminé, nous avons pris un grand plaisir à réfléchir aux conditions de cette sortie. Nous avons toujours essayé de rester créatifs au-delà de la musique.

L’histoire de Rainbows est comme un prolongement de la philosophie un peu kamikaze que le groupe a toujours eue. A l’époque de Kid A, tout le monde trouvait que nous avions une démarche suicidaire, pourtant cette démarche était d’une logique implacable par rapport à la vie du groupe.

 

Ed : Nous traçons notre chemin, même si cela ne va pas dans le sens des conventions.

On peut faire coïncider business et création artistique ?

Thom : Tout à fait. Quand nous étions à la fac, nous étions très influencés par la démarche de The KLF [duo pionnier de l’électro, spécialiste des happenings provocateurs mêlant art et marketing] qui faisait forniquer art et commerce.

Avec Radiohead, chaque démarche marketing est l’occasion de se demander comment faire autrement, imposer un décalage, une différence. Comme quand, à l’époque d’OK Computer, nous avions demandé à EMI de ne pas mettre sur les affiches la photo de l’album mais quelques extraits des paroles d’une chanson, "Fitter Happier". Tout cela est l’héritage de notre séjour en école d’art.

Mais cette démarche marketing n’est-elle pas finalement une façon d’encore mieux vendre vos produits ? Comme par exemple votre coffret et votre CD à venir ?

Thom : On peut voir les choses de plusieurs façons, mais, franchement, le cynisme nous est étranger.

Etes-vous satisfaits par la qualité technique de la version Internet de Rainbows ?

Thom : Non, le MP3 est évidemment inférieur à la qualité d’un CD.

C’est pour cela que nous voulions aussi sortir un CD.

Ce projet de diffusion a-t-il influencé votre manière de composer ?

Ed : Non, tout cela est arrivé sur la table une fois que l’enregistrement était quasiment terminé. Il n’y aurait rien eu de pire que de s’impliquer là-dedans avant de s’être entièrement consacré à la musique.

Thom : Le marketing ne me fascine pas tant que je n’ai pas de la bonne musique.

Cela peut-il avoir de l’influence sur vos futures créations ?

Ed : On peut imaginer que le fait de savoir que l’on peut mettre en ligne un morceau à l’instant même de sa création va avoir une influence sur la création. Difficile de savoir dans quel sens.

Thom :
Je pense qu’on aura toujours besoin d’un artefact, même si la forme, le design, l’écologie même de ces supports sont appelés à évoluer.

Dans quelle ambiance s’est déroulé l’enregistrement de Rainbows ?

Thom : Comme souvent, nous avions besoin de retrouver confiance en nous. Nous avions fait des concerts avant de commencer l’enregistrement, histoire de tester de nouveaux morceaux.

Nous étions plutôt contents de nous, mais une fois en studio, nous sommes à nouveau passés par une phase dépressive et nous avons mis du temps à remonter la pente.

Ed : C’est comme si nous avions besoin de cette atmosphère de drame [rires]. Des titres comme "15 Step" et "Videotape" ont été des déclencheurs, des signes que nous avancions à nouveau.

Thom :
La chose la plus difficile pour moi est de laisser les chansons s’épanouir. Contrairement à Paul McCartney, pour qui il est indispensable d’aller au bout de chaque chanson, j’ai tendance à balancer très vite mes projets de morceau dès que je sens un truc clocher.

Ed : Il faut parfois qu’on le jette gentiment du studio pour faire avancer les choses à sa place.

Thom, vous avez enregistré un album solo, The Eraser, au milieu des sessions de Rainbows. Cette expérience vous a-t-elle été bénéfique ?

Thom : Seul, avec notre producteur Nigel Godrich, j’ai justement essayé de m’enlever cette pression, d’aller au bout des morceaux par moi-même.

L’enregistrement de The Eraser s’est fait très rapidement, alors qu’avec Radiohead, tout prend toujours beaucoup de temps.

Ed : A l’époque, les rouages du groupe grinçaient, nous étions comme perdus en mer. Après The Eraser, Thom était tout heureux, mais il lui a fallu replonger dans nos tensions.

Avez-vous parfois l’impression que le groupe est arrivé au bout de son histoire ?

Ed : Nous sommes de nature inquiète. Je suis conscient qu’un groupe n’a, dans son histoire, qu’une fenêtre de créativité limitée, alors qu’un artiste solo peut avoir une plus grande longévité. Mais je crois qu’aucun des membres de Radiohead n’autoriserait ce groupe à sortir un mauvais album.

Thom : J’ai des copains à qui j’ai demandé de nous descendre si cela arrivait [rires].

Ed : Rainbows est un des albums dont nous sommes le plus fiers, nous l’aimons en bloc.

Thom : Il y a dans ce disque une énergie qu’on retrouve même dans les moments les plus mélancoliques. C’est d’ailleurs paradoxal car nous étions tous très fatigués au moment de l’enregistrement, notamment parce que plusieurs d’entre nous avaient des enfants en bas âge. Mais c’est parfois dans ces moments-là que l’on puise le plus loin en soi.

Personnellement, juste avant de tomber malade, il m’arrive souvent d’entrer dans des états de surexcitation. Ce fut par exemple le cas, cette fois, avec "Bodysnatchers", le morceau le plus électrique de l’album. Juste après l’avoir enregistré, je me suis écroulé.

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