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le troisième Thom

par Emmanuel Tellier, le 25 juin 1997, pour les Inrocks

Radiohead – Le troisième Thom

(Reportage)

Il aura fallu dix années à Radiohead pour devenir le groupe affranchi et casse-cou du spectaculaire OK computer, troisième album à la densité étourdissante. Mais plus encore que le parcours d’un groupe, c’est la trajectoire d’un homme qui intrigue : Thom Yorke, chanteur aux maux très bleus. Parti d’Oxford sans grand charisme, le leader de Radiohead a gagné en chemin une épaisseur d’âme et une qualité d’écriture rares, qui en font aujourd’hui la plus singulière star du rock britannique.

"Suivre le sens naturel du courant, aller au bout des choses, jusqu’au bord du ravin. Puis décider au dernier moment s’il faut sauter dans le vide ou rester au bord du précipice. J’aime la dimension dramatique de notre musique, cette menace qui plane. Dans une chanson de Radiohead, on ne sait jamais très bien ce qui va suivre, un moment de calme ou une tempête." Avec son air de ne pas toucher au difficile exercice de l’auto-analyse, cette façon perpétuelle d’être le beau gars de Radiohead, le guitariste Ed O’Brien en dit là assez long sur l’art subtil du petit gang d’Oxford. Tous ceux qui ont fréquenté de loin ou de près les membres de Radiohead en conviendront : on ne pourra se faire une idée exacte des lois qui régentent le groupe qu’en prenant un peu de recul, en élargissant le champ de vision, délaissant quelque peu l’astre central qu’est l’intrigant chanteur Thom Yorke pour aller voir de près ses satellites.

En matière de satellite, on trouvera difficilement plus éclairé que l’habile Ed O’Brien, l’homme le plus souriant et le plus chaleureux qu’il nous ait été donné de rencontrer dans les coulisses du rock. Si l’on veut savoir ce qui se trame dans la tête de Radiohead, c’est lui qu’il faut aller sonder. Plus encore que l’affable bassiste Colin Greenwood ou que son guitariste de frère Jonny, le longiligne O’Brien a trop fréquenté le cerveau du tourmenté Thom Yorke pour pouvoir, après dix années de vie consanguine, en taire les plaies et les bosses.

Meilleurs amis à la ville ­ Oxford, leur retraite commune ­ comme au bureau, Yorke et O’Brien ont depuis longtemps le bon goût de se regarder en face, ignorant les feintes et les sous-entendus affectés. Chez Radiohead, pas la moindre trace de langue de bois, encore moins de ces discours cyniques et plombés appris par coeur sur les routes du monde. A la place, loyauté, franc-parler et modestie de tous les instants. "Il n’y a plus la moindre trace d’hypocrisie entre nous. On se connaît par coeur, on se dit tout. Tout le monde en convient : ce groupe, c’est l’histoire de cinq ratés qui avaient besoin de se rencontrer pour faire quelque chose d’intéressant dans leur vie. Je n’ose pas imaginer ce que nous serions devenus les uns sans les autres. Moi, j’étais franchement paresseux, trop obsédé par la musique pour m’imaginer une autre vie. Thom, lui, était quasiment autiste, un mec infréquentable. Quant aux trois autres, ce n’est même pas la peine d’en parler. Un vrai désastre." Photo de groupe sans concessions pourtant servie avec cet inaltérable sourire qui donne aux propos d’Ed O’Brien un relief appréciable : "Je répète souvent aux autres membres du groupe qu’il faut être capable de rire de ce qui nous arrive. Le jour où Radiohead se prendra trop au sérieux, je serai franchement malheureux."

Observateur privilégié des remous intérieurs du plus cérébral des groupes anglais, Ed O’Brien n’en est pas moins acteur central du film, vraie star noctambule lorsqu’il s’agit d’occuper les devants d’une scène. "Je crois que c’est précisément cette contradiction entre ce que nous sommes au quotidien et ce que nous devenons sur scène qui fait la force de Radiohead. Je n’aimerais pas être un de ces types infréquentables qui jouent les rock-stars en permanence, qui se sentent obligés de mettre un manteau de fourrure rouge pour aller boire un café en bas de chez eux. Je suis très attaché à la normalité de Radiohead, à ce petit côté banal, tranquille. Parce qu’il ne faut jamais oublier que le vrai héros de cette histoire, c’est le résultat de cette rencontre entre cinq personnes, cette alchimie miraculeuse. Le reste, les histoires personnelles, tout le monde s’en moque. D’une certaine manière, nous sommes plus américains qu’anglais dans notre façon de concevoir la musique. Je fais souvent référence aux membres de REM pour cette manière qu’ils ont de disparaître lorsqu’ils ont fini de jouer. A part Michael Stipe, qui est assez médiatique, les membres de REM n’existent pas publiquement. Ils écrivent des chansons, sortent des disques, jouent sur scène, puis tirent le rideau. Je suis heureux que Radiohead soit capable de vivre de la même manière, alors que tous les groupes anglais passent leur temps à s’afficher, à jouer des coudes pour être vus à la télévision ou dans les journaux."

Radiohead pourrait en effet être le meilleur candidat au rôle de REM britannique. Même ligne de conduite rigoureuse et personnelle, en marge des modes ­ enfin un groupe anglais qui sera resté insensible au son baggy, au grunge, au trip-hop ou à la brit-pop ­, et même objectif clairement défini dès le départ : la construction d’une oeuvre dense et unique, aussi marginale et intègre que possible, sans pour autant tomber dans les travers de la spécialisation à outrance. "Je n’ai jamais compris comment on pouvait se motiver pour jouer dans un groupe hostile, volontairement tordu ou élitiste. Avec Radiohead, l’idée a toujours été de toucher le plus de monde possible, et je n’aurai vraiment le sentiment d’avoir réussi dans la musique que lorsque nous vendrons plusieurs millions de disques", expliquait Thom Yorke en 93.

A l’heure où sort OK computer, troisième album en forme de consécration, Radiohead semble en mesure de concrétiser ses rêves de domination pacifique. Quant à Thom Yorke, petit homme austère à la réputation consciencieusement maltraitée par une presse rock anglaise qui ne supporte pas qu’on lui résiste ­ à ce jour, le chanteur refuse toujours de répondre à une dizaine de journalistes britanniques mal notés ­, il semble goûter en ce début d’exercice 97 à une sérénité inconnue. Ed O’Brien : "Je ne sais pas ce qui se passe en ce moment, je ne l’ai jamais vu aussi détendu. C’est peut-être le début du bonheur pour Thom Yorke. C’est-à-dire le début de la fin pour Radiohead ?"

Une chaude journée de printemps, à Barcelone. C’est ici que le groupe anglais, soucieux de projeter l’image de sa "normalité", a convoqué des journalistes du monde entier pour présenter les chansons de son troisième album, OK computer. Les rencontres se déroulent sur la terrasse d’un hôtel du centre-ville. Dans des pantalons de toile claire qui les font ressembler à des vacanciers distraits, les musiciens de Radiohead ont l’air dangereusement paisibles. On verra même Thom Yorke, nettement moins tendu que ce que laissait supposer la rumeur, sourire à plusieurs reprises. Plus qu’un simple décor pour discussions ensoleillées, Barcelone doit aussi servir de cadre au retour à la scène de cinq musiciens silencieux depuis dix mois ­ depuis que le groupe a traversé les Etats-Unis en première partie d’Alanis Morissette. Ces deux dates espagnoles seront aussi les premières depuis que le groupe a terminé l’enregistrement de son troisième album en Angleterre. Le soir venu, les retrouvailles entre Radiohead et la branche hispanique de son armée de supporters auront lieu au Zeleste, vaste hangar d’un quartier industriel de Barcelone. Plusieurs milliers de Barcelonais se donnent rituellement rendez-vous dans ce réseau de rues muettes le jour et fiévreuses la nuit, passant d’un club à l’autre dans un joyeux désordre. D’abord déboussolé, un peu soûlé par toute cette vie nocturne, l’étranger en goguette n’aura finalement d’autre choix que de se ranger au jugement commun : les nuits de Barcelone n’ont de leçon à recevoir de personne. En matière de célébration rock, le verdict sera pareillement tranché : lorsqu’il s’agit de fêter les élus de son coeur, le jeune public espagnol ne recule devant rien, cornes de brume et chants de football faisant partie intégrante de l’accueil au Zeleste. C’est d’ailleurs par un juste triomphe que Radiohead entamera le troisième cycle de sa vie publique. "C’est un moment très important pour le groupe, comme une nouvelle naissance. En commençant par ces concerts en Espagne, nous savions que nous allions trouver l’énergie pour lancer le moteur de la machine. Maintenant, il n’y a plus qu’à foncer", explique Ed O’Brien.

En quittant la scène du Zeleste, il en conviendra rapidement : la machine Radiohead a rarement aussi bien fonctionné. Et s’il faudra encore confronter les chansons du nouvel album aux exigences de la scène ­ pas facile de reproduire le clair-obscur de OK computer ­, Thom Yorke et ses hommes peuvent désormais s’appuyer sur un répertoire inestimable, véritable trésor de guerre au sein duquel le tube Creep fait toujours office de pyromane permanent. "Ce serait bien de pouvoir se passer de cette chanson, mais si les gens veulent encore l’entendre, alors nous la jouerons de temps en temps. Si c’est le prix à payer pour pouvoir expérimenter vers la fin des concerts, c’est un investissement judicieux." Une habile façon de faire enfin la paix avec Creep, symbole brûlant d’une époque où Radiohead ne savait trop comment vivre sa gloire naissante. "A l’époque du deuxième album, The Bends, le groupe avait un peu perdu son latin. Trop de confusion dans nos têtes, trop de concerts aux Etats-Unis devant trop d’étudiants américains en chemises à carreaux. Le succès de Creep nous avait totalement déboussolés. Nous ne savions plus comment nous dépêtrer de cette image de nouveau Nirvana, si bien qu’au moment de terminer The Bends, nous nous sommes forcés à écrire des choses plus extrêmes, volontairement anticommerciales. C’est seulement avec OK computer que nous avons réussi à retrouver une certaine sérénité par rapport à l’écriture et au potentiel commercial des chansons. Je crois que nous sommes désormais prêts à décrocher le deuxième gros hit de notre carrière."

Alors que la nuit espagnole délie les langues ­ cette fois, on verra carrément un Thom Yorke plus austère du tout se tordre de rire en compagnie d’une grande folle déchaînée ­, le toujours sobre Ed O’Brien converse paisiblement avec un journaliste anglais sur la terrasse de l’hôtel. Infatigable porte-parole du groupe, il trouve encore le temps, à 3 h du matin, d’insister sur la qualité des rapports humains qui régentent Radiohead : "Nous ne nous sommes jamais sentis aussi proches. Nos relations sont très fortes, nous faisons front, comme une petite armée, ce qui a directement influé sur l’enregistrement de OK computer. Mais malgré cette cohésion de plus en plus affirmée, nous restons cinq fortes têtes, ce qui donne régulièrement lieu à des situations tendues. Alors on discute, on trouve des terrains d’entente. Pour schématiser, les musiciens de Radiohead seraient un peu les Nations Unies et Thom, les Etats-Unis."

On se joint à la conversation pour tenter de comprendre ce qui sépare encore O’Brien, ce gentleman médiatique, de Thom Yorke, véritable bête noire des gazettes d’outre-Manche. "Moi, je peux vivre en retrait, planqué, parce que personne ne s’intéresse à la vie intérieure du guitariste de Radiohead. Thom, lui, est beaucoup plus exposé. Je comprends qu’il ait besoin de se refermer. De toute façon, c’est mieux pour le groupe. Je n’aimerais pas que Thom se mette à vider son sac. Lorsque Creep s’est mis à marcher en Angleterre, il s’est pris la grosse tête et a donné des tas d’interviews sur un ton aigri, vengeur. Le reste du groupe l’a immédiatement remis à sa place. Radiohead, c’est une famille. Et c’est la voix de la famille qui doit être entendue, pas seulement celle de son chanteur. Notre force, c’est notre cohésion, ce son de groupe, cette façon de tout vivre ensemble : les coups durs comme les réussites."

Au rayon des accomplissements, il faudra désormais compter OK computer, paru voilà deux semaines. Une collection de chansons que les premiers acheteurs du disque tiennent déjà en la plus haute estime, au point d’en faire le principal sujet de leurs conversations ­ il suffira de visiter l’un des sites Internet consacrés à Radiohead pour mesurer l’effet de cette musique sur ses adorateurs. Une dévotion dont Thom Yorke se passerait volontiers : "Si les gens passaient moins de temps à méditer sur les qualités des chansons et se contentaient de les écouter, je ne m’en porterais pas plus mal. Je n’ai jamais été un lecteur avide des journaux de rock, je n’ai jamais eu l’impression d’avoir quoi que ce soit à tirer de ces articles interminables sur les stars. Avant même d’être en âge de jouer moi-même, quand j’étais tout gamin, j’ai tout de suite senti que la musique était le nerf de la guerre, le seul carburant de ma passion. Toute l’imagerie et les discours liés au rock m’ont toujours ennuyé et aujourd’hui encore, j’ai autant de respect pour ceux de nos auditeurs qui se contentent d’apprécier nos chansons et qui se foutent de savoir qui je suis que pour ceux qui collectionnent tout ce qui touche à Radiohead. J’aime l’approche innocente, novice, détachée, de ceux qui ne se passionnent pas pour le rock, qui le consomment simplement par commodité. J’aime que des gens aient ce rapport presque distant à ce que nous produisons."

Au risque de le décevoir, c’est sans la moindre distance qu’on a choisi de se plonger dans les meilleurs moments du cru 97, tels les splendides Karma police, Let down ou No surprises. Impossible de rester de marbre, en retrait, quand on s’abandonne à ces mélodies entêtées et entêtantes, tout en mid-tempos lascifs, à ces montages harmoniques à la pureté insolente. On entend sur OK computer des idées de mise en scène dignes d’une grosse production hollywoodienne ­ mais alors tournée la nuit, à la lueur de lampes à pétrole. On y entend surtout les signes d’une liberté totale, la résonance d’une musique que l’on sait indépendante de corps et d’esprit. Thom Yorke : "Nous avons eu beaucoup de chance. La majeure partie des groupes ne connaîtront jamais cette absence totale de contraintes. Mais cette liberté a un prix : disque après disque, il a fallu consolider ce climat de confiance autour de Radiohead. Les gens de notre maison de disques nous considèrent comme des adultes responsables, la tête sur les épaules. On nous laisse faire exactement ce qu’on veut et, d’une certaine manière, c’est un juste retour des choses." Un petit miracle dans une industrie peu portée sur l’aventure que le groupe aura d’abord du mal à croire. Pourtant, dans un ultime rendez-vous précédant l’enregistrement, le patron de la maison de disques de Radiohead confirme que le groupe a carte blanche ("Adressez-nous les factures pour l’album et passez un bon moment. A l’année prochaine !") "On se disait que même s’ils perdaient deux ou trois mois et tournaient un peu en rond au départ, ce n’était vraiment pas grave, précise une collaboratrice du label. Et lorsqu’ils sont revenus à Londres avec les bandes du disque, on a su qu’on ne s’était pas trompés."

OK computer a été enregistré à la campagne, dans un immense manoir loué pour l’occasion et équipé d’un studio mobile. Au dernier moment, juste avant le début des sessions, Thom Yorke aurait demandé à ce que les deux postes de télévision et les téléphones soient emballés dans des cartons et descendus à la cave jusqu’à nouvel ordre. "C’est très important, cette idée de retour au cercle privé. OK computer, c’est un peu la conclusion logique d’un cycle. Pour Radiohead, la boucle est bouclée : le groupe se retrouve face à lui-même, dans son petit monde intime, à l’abri des regards. C’est un peu comme retrouver sa chambre dans la maison de ses parents pour quelques nuits : on ressent des sensations, on retrouve des odeurs connues, des vieilles photos, et on mesure le chemin parcouru tout en retournant à la source des choses. Avec OK computer, nous avons eu l’impression de nous retrouver face au petit magnéto 4-pistes que nous avions acheté il y a dix ans, essayant tant bien que mal de nous trouver un son, une identité. Il y a sur OK computer ce même rapport fragile et privé aux chansons que nous avions à nos débuts, lorsque tout était à faire, lorsque nous avions tout à apprendre. Il y a une logique dans le parcours de Radiohead. Ce qui nous arrive depuis deux ou trois ans n’est pas le résultat d’un miracle ou d’un accident mais la conséquence d’un travail consciencieux. Nous n’avons jamais baissé les bras, même quand c’était dur pour nous ­ en particulier à l’époque du premier album, Pablo Honey. Nous nous sommes toujours battus pour faire entendre notre voix, nous faire respecter et prendre les décisions qui convenaient. Celle qui consistait à produire OK computer en huis clos nous semblait vitale. La simple présence d’un producteur extérieur aurait été vécue par le groupe comme une violation de son intimité. Au départ, nous avons un peu paniqué. "Sommes-nous vraiment capables de nous débrouiller seuls ?" Mais ensuite, l’ambiance en studio est devenue incroyable, très détendue. Passé l’angoisse du début, nous nous sommes totalement immergés dans les chansons. Nous n’avions jamais connu ça, cette impression de faire corps avec la musique, cette sensation d’apesanteur. Je crois que ça fait partie du charme d’ OK computer. On sent qu’il n’y a pas de producteur pour brider le groupe, lui dire ce qu’il doit faire ou ne pas faire. Depuis OK computer, c’est une des grandes forces de Radiohead : nous savons nous contenter de choses imparfaites, inachevées."

Il est toujours jouissif de découvrir le travail d’un groupe affranchi, l’oeuvre de créateurs aux gestes libres, dégagés de toute contrainte. C’est probablement le rare privilège de cette immunité totale qui confère au troisième album de Radiohead son petit côté "classique instantané du rock" ­ certains le compareront au quatrième ouvrage de Led Zeppelin, d’autres prendront pour référence le Grace de Jeff Buckley ou le génial Automatic for the people de REM. Sur OK computer, rien ne retient plus les hommes de Thom Yorke. Rien ne retient plus Thom Yorke ? "J’aimerais parfois me dire que la liberté musicale du groupe est aussi la mienne. Que je suis devenu assez fort et indépendant pour dicter mes propres règles de vie. Malheureusement, j’ai conscience d’être prisonnier de Radiohead. Mon corps et mon âme sont totalement dépendants de ce groupe et de notre musique, je ne peux pas vivre sans eux. Je n’ai qu’une obligation dans l’existence ­ servir Radiohead ­ mais celle-là, elle me bouffe toute ma vie… Pendant l’enregistrement d’ OK computer, il y avait des nuits complètes où je n’arrivais pas à dormir, où j’étais trop obsédé par mes chansons pour trouver le sommeil. J’étais obligé de me soûler pour réussir à m’écrouler, bourré, vers 6 h du matin… Je n’ai pas l’impression d’être un homme libre. La liberté que j’ai acquise, le groupe s’est empressé de me la reprendre et aujourd’hui, je vis comme un type obsédé, névrosé. Le seul moyen d’échapper à ces idées fixes, c’est de parler de ce qu’on fait au quotidien avec des gens extérieurs au groupe, des amis. Il ne faut surtout pas garder toutes ces obsessions pour soi, sinon on devient fou. Chez moi, c’est une menace permanente, mais je fais attention, j’essaie de ne pas me retrouver prisonnier de moi-même. Je ne crois pas au mythe de l’auteur qui produit son meilleur travail une fois qu’il se retrouve isolé dans sa cave. J’ai la faiblesse de croire encore aux rapports entre les gens, à l’échange, même si je ne suis pas très doué pour ça. J’ai besoin de la présence des autres, j’apprécie leur compagnie même si moi, je ne dis pas un mot."

Thom Yorke parle doucement, sur un ton presque métronomique. Sa voix rappelle celle de Neil Hannon. On sait le chanteur de Radiohead apaisé, mais on lit encore sur son visage les frustrations d’hier. Thom, qui ne pouvait plus écouter de musique extérieure au groupe depuis plusieurs années ­ "Ça me rendait jaloux et coléreux" ­, dit goûter à nouveau aux petits plaisirs de fan. Dans sa discothèque, l’intégrale de Love, l’album West of Rome de Vic Chesnutt et les disques de Drugstore et Laïka se disputent ses faveurs. "J’aime les disques où l’on entend des gens troublés, des gens qui se battent contre eux-mêmes." L’occasion (rare) d’interroger ce pudique impénitent sur ses propres batailles. "Le seul repère que j’arrive à visualiser, c’est ce moment où

l’on devient vraiment taré, où l’on va trop loin dans ce qu’on fait. Chez moi, c’est une sensation quasiment physique : j’ai l’impression de voir une flamme et je sais que si je m’approche trop près de cette flamme, je vais me blesser, mettre ma vie en péril. C’est un peu pour ça que je me suis mis au rock. Je me disais que sans ces sensations libératrices ­ le chant, le son de la guitare ­, j’allais mal tourner. Pour moi, le choix était limité : faire du rock ou devenir hooligan. Casser des trucs, comme ça, pour me défouler… Ce qui donne chez moi cette impression de dépendance à la musique, c’est que je serais probablement incapable de communiquer autrement qu’avec mes chansons. Ça, les gens le voient tout de suite. Ils se disent "Celui-là, sans Radiohead, il serait paumé." Mais c’est vrai : je suis comme une personne muette, incapable de s’exprimer comme les autres. Lorsque j’ai découvert que mes textes pouvaient être compris et appréciés par des gens extérieurs au groupe, ça m’a fait un sacré choc. Ça voulait dire que j’allais enfin pouvoir dire ce que j’avais sur le coeur. Mais cette découverte aussitôt passée, je me suis chopé un sacré vertige. J’ai traversé une année très difficile où j’avais du mal à me détacher de Radiohead. Etant devenu musicien professionnel, j’avais le sentiment que tout ce qui me touchait devait être rapporté à Radiohead, analysé du point de vue de Radiohead. C’est très dangereux, ce genre de dérive, cette lente disparition de la personne privée au profit du musicien, de la figure publique. J’avoue qu’à un moment, je me suis un peu trop pris au sérieux. J’étais devenu la caricature de l’artiste torturé, c’était risible. J’étais devenu incapable d’avoir une discussion normale avec quelqu’un. Je ne savais plus m’exprimer autrement qu’avec mes chansons ­ ce qui s’apparente un peu à mon idée de la folie. Aujourd’hui, je suis sans doute revenu sur terre, je me prends moins au sérieux. J’ai souvent l’impression que nous pouvons tout perdre sur une erreur et cette peur me force à garder la tête froide. Depuis quelque temps, j’ai une vision terrifiante : à nos concerts, il y a un type qui me regarde fixement et me montre du doigt. Il attend que je me plante, que je dise un mot de travers ou que je me prenne pour Bono. Il guette le moindre faux pas et il est prêt à bondir pour me punir."

 

Ne surtout pas prendre à la légère les propos souffreteux de cet insoumis chronique, de cet équilibriste de la raison, jamais aussi torturé et menaçant que lorsqu’il pénètre sur une scène pour y chanter ses douleurs. Car même si l’aboutissement artistique incarné par les chansons d’OK computer semble jouer chez Thom Yorke l’effet d’un baume apaisant, personne ne peut savoir si l’accalmie dont profite actuellement Radiohead sera durable. Dans le cercle des intimes, personne n’a oublié les douloureux concerts livrés après le premier album, Pablo Honey, ces quelques semaines noires où la misère mentale du chanteur s’était soudain attaquée à son corps ­ au point de le clouer plusieurs fois au sol. "Je n’arrivais plus à garder mes distances par rapport aux sentiments exprimés dans les chansons. Je vivais tout ça trop intensément et mon dos n’a pas tenu le choc. Les médecins que j’ai consultés ont comparé mon problème de colonne vertébrale à celui de Richard III, qui passait son temps à se tortiller, un peu comme moi sur scène ­ une façon d’encaisser les chocs émotionnels, d’exprimer ce que l’esprit n’arrive pas à dire. J’ai visionné des vidéos de nos concerts de l’époque et je les trouve effrayantes. La moitié du temps, je suis plié en deux, complètement contracté. On a l’impression que je vais me disloquer en direct. Mes médecins me répétaient sans cesse qu’on porte l’histoire de sa vie dans le bas de son dos. Toutes les souffrances, toutes les frustrations se donnent rendez-vous dans cette partie du corps. Mon dos s’est lentement remis en place au cours des trois dernières années, à mesure que je reprenais goût à l’échange avec les gens."

Sur OK computer comme à la ville, Thom Yorke aurait donc retrouvé le goût de la parole. Mais si les mots qui tissent l’album de Radiohead montrent un chanteur soudain enclin au dialogue, à l’ouverture sur le monde, on est encore bien loin de cet exhibitionnisme grande gueule croisé chez Suede ou Pearl Jam. Thom Yorke, devenu très proche de Michael Stipe, le leader de REM, ne livre au public qu’une infime partie du résultat de ses recherches intimes. O’Brien confirme : "Stipe l’appelle régulièrement pour lui dire comment se comporter avec la presse ou les gens en général. Il est devenu pour Thom une sorte de parrain, un mentor, son conseiller en communication." Les membres de Radiohead seraient-ils devenus trop proches de leur leader pour jouer ce rôle de tuteur, de soutien moral ? "Moi, je lui dis simplement de ne pas trop s’inquiéter, de se relaxer et de profiter du bonheur de sortir des disques. De son côté, Thom nous dit toujours d’aller au bout des choses, de ne pas regarder en arrière. L’équilibre entre notre sérénité et son jusqu’au-boutisme forcené fonctionne bien." Tellement bien que plus rien ne semble pouvoir résister à la machine Radiohead ­ très humaine, la machine. Après avoir gagné son premier combat de l’année ­ vaincre l’affreuse dictature du format radio en imposant Paranoid android, single fin de siècle s’étirant sur plus de six minutes ­, le groupe s’apprête désormais à remporter son plus grand succès : dépasser son pesant statut de "possible U2 pour le siècle prochain" en se taillant une place bien à lui.

Une fameuse victoire remportée sans la moindre compromission, sur la foi d’un troisième album dépourvu de Creep bis. Ed O’Brien : "Nous avons complètement changé les règles du jeu musical. Sur les morceaux des deux premiers albums, nous avions souvent tendance à mettre les guitares à fond sur les refrains ­ comme sur Creep ­ alors qu’aujourd’hui, nous n’avons plus besoin de ce type de parade. Sur OK computer, l’écriture de chaque instrument est beaucoup plus précise, plus fine. Une de nos principales influences a été l’album What’s going on de Marvin Gaye, principalement pour le travail sur les dynamiques, l’occupation de l’espace sonore. C’est un excellent disque pour apprendre des choses au niveau des silences, des notes que l’on doit savoir jouer ou ne pas jouer. Dans le groupe, nous parlons souvent de notre rapport à l’instrument, et chacun à sa façon vit une passion de plus en plus grande pour sa discipline. Je suis sûr que lorsqu’un groupe prend du plaisir à jouer, l’auditeur le ressent immédiatement. L’an dernier, j’ai rencontré le guitariste Marc Ribot qui m’a dit qu’il adorait Radiohead : "Lorsque j’écoute vos disques, j’ai l’impression de retrouver des émotions musicales que je ne ressens plus depuis des années. Vos chansons me rappellent l’époque où j’aimais encore la musique." J’ai trouvé très triste qu’un type de son envergure, qui a quand même joué avec Elvis Costello et Tom Waits, me dise un truc pareil. Je ne voudrais jamais perdre ainsi la foi… Je ferai tout pour que le groupe garde sa fougue de jeunesse. Quand je regarde des vieilles photos de Radiohead, je vois un groupe incroyablement ambitieux, déterminé. Nous avions envie de décrocher la lune, et on était prêts à tout pour y parvenir. De nous tous, Thom était sans doute le plus déterminé. On sentait qu’il avait vraiment envie de prouver aux gens qu’il pouvait occuper le devant d’une scène. Je crois qu’il y avait une dimension de revanche personnelle dans son engagement au sein du groupe. Thom avait des comptes à régler. D’une certaine manière, Radiohead, c’est l’histoire de cinq types issus de la classe moyenne et qui essaient de se faire une place au soleil. C’est sans doute pour ça que nous sommes si ambitieux. La majeure partie des groupes anglais ont honte de l’avouer mais pour nous, la conquête du marché américain est un vrai objectif. Nous avons trop d’ambition pour nous contenter de notre petit statut européen, nous voulons aller beaucoup plus loin. L’Amérique, c’est une sorte d’Himalaya inaccessible. Et Radiohead a besoin de ce genre de rêve."

 

 Radiohead OK computer (Parlophone/EMI).

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