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Radiohead – Chaos computer

(Interview)

Secoué par des menaces d’explosion, tenaillé par des doutes existentiels (avec ou sans guitares ?), Radiohead est finalement sur le point d’achever son grand chantier : un quatrième album déjà promis à tous les superlatifs. Seul moyen de faire sortir le groupe d’Oxford de son bunker campagnard : lui faire miroiter la joie simple d’un concert. Chose faite cette semaine en France.

 

 

Vous venez de passer plus d’un an sur l’enregistrement de votre nouvel album. Ça fait quoi de remonter à la surface ?
Colin Greenwood (basse) : Désormais, nous possédons notre propre lieu de travail, qui contient à la fois notre studio, notre salle de répétition, notre atelier graphique Du coup, nous ne mettons plus jamais le nez dehors. Si bien que la moindre occasion pour voir ce qui se passe à l’extérieur est bonne à prendre. Aujourd’hui, comme c’était le dernier jour de répétition, j’en ai profité pour y faire le ménage et tondre la pelouse. Et puis je suis allé directement à la répétition, puis manger un morceau, puis prendre une bonne douche, sans mettre le nez dehors’ Sur l’enregistrement d’OK Computer, nous n’avions mêmes pas de toilettes au studio, il fallait aller pisser dans le jardin. Et pour les douches, un sceau d’eau froide. Mais c’était une volonté : nous enfermer dans un lieu sans la moindre distraction, pour nous concentrer seulement sur la musique. Dans notre nouvel endroit, il y a tout le confort mais curieusement, nous ne nous servons jamais des jeux électroniques, des gadgets. La télé n’est allumée que lorsque Manchester United joue.

Est-ce bien prudent, pour un groupe aussi maniaque que Radiohead, de rassembler en un même lieu tous ses outils ?
Ed O’Brien (guitares) ? C’est effectivement un grave danger. On finit par devenir dingue, par ne plus jamais dépasser le portail. On y vit, on y travaille, on y mange, on y dort, tous sous le même toit pendant des mois, les humeurs des uns et des autres deviennent contagieuses. Thom est un authentique maniaque et il est le moteur de ce groupe : nous nous mettons donc au diapason de ses obsessions.
Colin ? De toute façon, nous avons perdu tout contact avec la réalité depuis bien longtemps, depuis notre première tournée, en 92. La réalité, nous la voyons de plus en plus en plus petite, au fur et à mesure que nous nous éloignons des côtes sur notre bateau ivre.
Ed ? C’est pour ça que, depuis le milieu de 98, nous nous sommes absentés. D’abord, nous avons pris six mois de vacances, les premières en huit ans. Nous avons appelé ça nos vérifications de réalité?, et ça a plutôt marché. Seulement, en six mois, les gens ont évolué dans des directions différentes, la dynamique s’est déglinguée : certains voulaient accélérer, d’autres ralentir. Si bien que depuis deux ans, nous avons surtout réglé ces différences, pour finalement parvenir, il y a un mois, à ce que nos cinq cerveaux se trouvent enfin au même endroit.
Colin ? Il fallait faire cette longue pause. Car nous avions obtenu un tel succès, une telle garantie de confort que ça allait finir par écraser toute volonté d’expérimenter, nous empêcher d’aller là où nous voulions emmener Radiohead. Il n’y avait alors que deux choix : nous séparer ou trouver une nouvelle façon de travailler.
Ed ? Plusieurs fois, ces dernières années, nous avons sérieusement envisagé et discuté notre séparation. Ça paraissait la solution la plus raisonnable. C’était sans doute en raison d’une faillite complète de la communication interne. A cause de ces non-dits, le groupe a failli exploser deux fois. La structure même du groupe, le fait que nous jouions ensemble depuis l’école étaient des freins à notre évolution. Nous venions de passer quinze ans à jouer ensemble et d’un seul coup, nous nous sommes aperçu que dans des corps de trentenaires, nous n’étions que des gosses. Emotionnellement, j’avais les facultés d’un gamin de 18 ans. Il fallait changer les règles du groupe lycéen, la musique et le groupe devaient prendre en compte ce que nous étions devenus.

Qui a tiré le signal d’alarme ?
Colin ? Thom a été le premier à évoquer le danger. Nous ne voulions pas que notre musique serve à nourir une structure économique.
Ed ? Tout cela, c’est la faute des eighties, la rationalisation économique de la musique. Dans les années 60 et 70, les gens se contentaient de sortir leurs disques, le concept de tournée de deux ans n’existait pas. Mais dans les années 80, il fallait maximiser les revenus, tout s’est professionnalisé et ces tournées sont devenues la norme, indiscutable dans les années 90. Pendant sept ans, nous avons été les jouets de ce système, jusqu’à ce que nous soyons enfin en position de force. Aujourd’hui, nous n’avons plus envie de grossir, nous avons même envie de rétrécir. Quel plaisir tirer du fait que nous jouons devant 80 000 personnes ? On peut donner de bons concerts dans ces conditions, mais il y a d’énormes chances pour qu’ils soient moins passionnants qu’un concert face à 1000 personnes.

Ces questions existentielles concernant le statut de Radiohead ont-elle affecté l’écriture ? A-t-elle été remise en question aussi ?
Colin ? Tout devait changer. Ça fait un peu hippie de dire ça, mais il fallait pour une fois écouter nos sentiments plutôt que notre raison. C’est en partageant nos peurs ensemble que nous nous sommes rendus compte que nous doutions autant les uns que les autres. Mais nous venons de la middle-class anglaise, des écoles privées, d’un milieu où l’on garde ses sentiments pour soi, où ces choses macèrent
Ed ? La musique devait changer, les guitares étaient à sec. Sur The Bends et OK Computer, nous avons enregistré les albums studios d’un groupe live. Même sur OK Computer, 80% de la musique est encore jouée live en studio. Mais cette source se tarissait, il fallait trouver une autre méthode.

Pour le nouvel album, vous avez fait appel à un orchestre symphonique, à une fanfare. Etait-ce un moyen de tuer la routine ?
Colin ? Au début, tout le monde n’était pas d’accord pour de tels chambardements, sans doute par peur de l’insécurité. La peur de ne pas voir la lumière à la fin du tunnel. Mais comme à chaque fois que Radiohead a traversé une crise existentielle, la réponse est apparue, claire : il faut que nous donnions des concerts (rires)? Au moins, ça nous permet de nous focaliser sur un but précis, sans possibilité de nous échapper. Là, enfin, il y a un engagement avec le monde extérieur.
Ed ? Notre problème est que personne ne nous a imposé de date butoir sur cet album. Alors on a passé des semaines à traficoter une chanson, à bricoler un son. C’est pour ça que ces concerts de juin sont aussi importants pour nous : enfin, il y a une date à ne pas dépasser. J’adorerais que nous nous imposions des règles strictes, du genre : Allez, on part deux semaines en studio à Los Angeles et on enregistre un album . Mais je sais qu’en rentrant, on épluchera les bandes et qu’on recommencera ceci, celà, jusqu’à tout refaire. L’orchestre à cordes, c’est l’idée de Jon Greenwood (guitares). Il a été formé au conservatoire et il adore la discipline des partitions. Ça l’énervait que, depuis les Beatles, personne n’ait vraiment fait progresser les arrangements de cordes dans la pop. Les cuivres, ça vient de lui et Thom, tous deux fans des orchestres de Mingus. Moi, j’étais très hésitant, mais c’est aussi ça, le privilège de ne pas avoir de date butoir : on peut essayer tout ce qu’on veut et ensuite, juger sur pièces. Au moins, il n’y a pas de regrets, pas de frustrations.

L’enregistrement de Kid A a fait naître beaucoup de rumeurs. On a dit qu’à un moment, toutes les guitares avaient été supprimées.
Pendant deux mois, je n’ai effectivement pas touché une guitare, cet instrument avait fini par m’ennuyer. Nous étions proche de finaliser l’enregistrement au moment de Noël quand nous avons pris un mois de vacances. Et là, chacun de nous a été envahi par le doute. Si bien qu’en revenant en studio en janvier, nous avons complètement remis en question ce que nous avions fait depuis un an. Pendant deux semaines, nous nous sommes séparés en deux groupes, tarvaillant simultanément dans les deux studios de notre local. Chaque équipe bossait sur des boucles, des samples, des rythmes et puis les passait à l’autre. Nous n’avions pas le droit d’utiliser de guitares, de basses, de micro : tout devait être créé par les synthés ou les ordinateurs. Notre travail n’était plus musicien mais décideur, éditeur. Ça a été à la fois une discipline passionnante et un vrai moment d’euphorie. J’ai beaucoup appris à ne plus avoir peur de proposer des idées, aussi bizarres soit-elles. Beaucoup de ces idées se retrouvent à l’arrivée sur l’album.

Radiohead sans guitares ? Au nom de ce désir de renouvellement, avez-vous fini par jouer contre votre camp ?
Il fallait aller le plus loin possible et voir le panorama qui s’offrait alors à nous. A mon avis, nous avons même été encore timorés. Après avoir joué pendant si longtemps avec des ordinateurs, je retrouve avec émerveillement ma guitare sèche. Mais il fallait passer par cette infidélité pour le savoir. Je me serais tellement ennuyé à jouer comme sur OK computer et le public s’en serait rendu compte. Beaucoup trop de groupes, quand ils atteignent un certain seuil de popularité, cessent d’apprendre et leurs disques reflètent cette démission. Dans Annie Hall, Mia Farrow dit qu’une relation sentimentale, c’est comme un requin : s’il s’arrête de nager, il meurt. C’est exactement la même chose pour un groupe. Thom possède une telle énergie en lui qu’il nous pousse sans arrêt vers l’avant, nous oblige à nous intéresser à tout, à étudier de nouvelles manières de composer. Un jour, c’est certain, nous n’aurons plus la volonté ou le temps d’étudier. Alors Radiohead s’éteindra. Il y a trop de modes d’emploi à lire (rires)?

Vous êtes-vous demandé, en l’enregistrant, comment vous alliez adapter cet album pour la scène ?
Colin ? Ça a été un problème quotidien. Mais nous sommes partis d’un postulat simple : si les chansons et leurs arrangements sont solides, alors nous pourrons leur faire subir tous les traitements. Les chansons sont peut-être encore plus longues que d’habitude, mais les arrangements sont très clairement Radiohead. La vitrine est différente, mais le bâtiment est le même. Pour être franc, nous avions besoin de ces concerts pour, à nouveau, nous amuser. Nous avons baptisé cette tournée le Grand Tour, en souvenir de ces virées que faisaient des écrivains comme Byron ou Shelley après avoir obtenu leurs diplômes de Cambridge ou Oxford. Ils partaient visiter les musées d’Europe, de Florence à Paris’

Vos concerts se déroulent désormais sous vos propres chapiteaux. Ainsi, vous contrôlez la dernière chose qui vous échappait encore : la salle où vous jouez.
Ed ? Il a été dit que nous étions d’effroyables control-freaks et c’est la vérité. Nous cherchons donc, en faisant tourner nos propres salles de concerts, à être des control-freaks heureux (rires)? A notre niveau, c’est maladif : nous avons notre propre studio, notre propre salle de répétition, notre propre chapiteau, notre propre web-site, que nous contrôlons chacun depuis sa maison, notre propre atelier graphique Nous avons un mal de chien à faire confiance à qui que ce soit. Ou alors, ça prend des années : aujourd’hui, nous considérons vraiment Nigel Godrich, notre producteur, comme le sixième membre du groupe, mais nous travaillons avec lui depuis huit ans.
Colin ? Je nous vois vraiment comme l’Angleterre assiégée de la seconde guerre mondiale, en train de faire pousser nos légumes dans le fond du jardin, nous débrouillant en autarcie. Mais la taille de ces chapiteaux est vital pour nous : nous ne voulons plus jouer dans des halls comme Bercy. Nous ne gagnerons pas un sou sur ces dates dans les chapiteaux : et alors ? C’est une responsabilité énorme ? Et alors ? Nous sommes là pour apprendre, pour comprendre également les règles de sécurité. De manière assez stupide, nous refusons la facilité.

Vous tournée mondiale commence par la France, où vous aviez commencé l’enregistrement de Kid A. Est-ce un pays à part pour vous ?
Ed ? Bien avant que le groupe n’existe, nous partions déjà en vacances ensemble en France, où nous adorions le style, la bouffe, les vins. Pour des Anglais, c’est très facile de ressentir des complexes d’infériorité en France. Si bien que lorsque notre premier album est sorti, nous étions anxieux de savoir ce qu’allaient en dire les Français. Et vous, dans Les Inrocks, vous l’avez démoli. Ça nous a détruits, car nous voulions vraiment être un groupe cool, dans la lignée de ceux que vous avez toujours défendus : Joy Division, les Smiths, PJ Harvey Mais finalement, quand The Bends est sorti, vous l’avez encensé et ça a fait énormément de bien à notre confiance.
Colin ? Ma fascination ne s’arrête pas à la nourriture ou aux vêtements de chez APC. J’aime aussi la façon rigoureuse dont vous jugez la musique, l’image, et je suis fasciné par les études, par les institutions, par l’ENA, par HEC, par les écoles scientifiques. Nous profitons de nos voyages en France ou en Belgique pour acheter, avec mon frère Jon, des singles de Jacques Dutronc, Michel Polnareff ou Taxi Girl. Nos concerts sous les tentes auraient pu s’appeler En Tentes cordiales.

 

Jean-Daniel Beauvallet

13 juin 2000

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