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Cercle Vicieux

Le Voir (magazine canadien), 1 juin  1995
par Nicolas Titley
 
‘Cercle Vicieux’
 

L’histoire de Radiohead s’est longtemps résumée à une unique chanson. Grâce à son refrain aussi simplet que mémorable («I’m a creep, I’m a weirdo»), Creep a séduit des milliers de Nord-Américains. D’aucuns perçurent la voix geignarde du chanteur Thom Yorke et le fracas de guitare électrique qui coupait en deux son discours misérabiliste comme l’expression profonde du malaise de toute une génération. Il ne fallut que quelques semaines de matraquage intensif pour que cet hymne à l’autodérision ,­ sorte de pendant sérieux et affecté de l’ironique «I’m a loser baby » de Beck ­ devienne la marque de commerce indélébile du quintette d’Oxford, pour le meilleur et pour le pire.

 

«Cette chanson nous a complètement accaparés pendant des mois, remarque Colin Greenwood, le bassiste du groupe. On était pris dans un cercle vicieux: le succès qu’obtenait Creep nous faisait connaître, le fait d’être connus nous permettait d’organiser des tournées, plus on tournait, et plus on faisait connaître la chanson, et ainsi de suite. Evidemment, on s’est retrouvés avec moins de temps pour écrire d’autres chansons, ce qui fait qu’on continuait à pousser Creep…»

 

«A bien y penser, on aurait très bien pu continuer à tourner à travers le monde une autre année durant, grâce au seul succès de Creep, poursuit le guitariste Ed O’Brien, mais on n’en pouvait plus d’être considérés comme un one-hit wonder.»

 

Heureusement pour eux (et pour nous, parce qu’on commençait à trouver ladite chanson plutôt insupportable), le groupe a repris ses esprits et s’est arrêté le temps d’écrire My Iron Lung, un mini-album qui allait jeter les bases de leur plus récent album, The Bends. Bien qu’il soit passé complètement inaperçu chez nous, My Iron Lung n’en contenait pas moins toutes les qualités qu’on retrouve sur The Bends, et pour cause, puisque les deux disques datent de la même époque.

 

«L’enregistrement de The Bends s’est éhelonné sur un an, et on trouvait simplement qu’il y avait un trop grand écart entre nos deux albums. Alors, on a voulu sortir My Iron Lung pour prouver au monde qu’on était encore là , qu’on n’était pas devenus des ermites», explique O’Brien.

Une seule écoute suffit pour constater combien les choses ont changé chez Radiohead. Après un premier album qui ressemblait trop souvent à du sous-U2, The Bends montre enfin l’ampleur du talent de ce groupe qui doit finalement autant aux Beatles (ils ont même enregistré au studio Abbey Road) qu’aux Irlandais ci-haut mentionnés. On découvre ici un album très texturé, où les moments acoustiques (voir Fake Plastic Trees, le premier extrait) sont troublés par des averses de guitares ,­ parfois trois à la fois , ­ propres à vous décoller littèralement de votre siège. Autre changement majeur, les gars de Radiohead, qui affirmaient à leurs débuts être complètement dégoûtés par l’état de la scène musicale britannique, ont enregistré l’album avec l’un des réalisateurs les plus anglais, John Leckie, responsable, entre autres, du son des Stone Roses et de Ride.

 

«On n’a pas choisi John pour ses réalisations récentes, mais plutôt pour le travail qu’il a fait pendant les années 80, précise Colin. Et puis, c’est pas un type compliqué; c’est pas quelqu’un qui essaie de remodeler un groupe à son image, il se contente de capturer le son du groupe sans chercher à le diriger.»

Heureusement, car les gars de Radiohead, après avoir passé des mois à consolider leur son sur la route, n’avaient aucunement besoin d’être dirigés. Et contrairement à la dernière fois qu’ils se sont pointés à Montréal, où ils jouaient le même soir que Nirvana, cette fois-ci, vous n’avez aucune excuse de les manquer. A moins d’êre un fan des Neville Brothers…

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26 avril 1995, Cologne, luxor

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