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reste la voix

album du mois, Rock’n’Folk (numéro 467)

Thom Yorke
“The Eraser” XL Recordings/Beggars Banquet

Un épais brouillard entoure la sortie du premier album du leader de Radiohead sans Radiohead. La situation du groupe aux six albums ? Mystérieuse comme une face B d’ “Amnesiac”… Les Oxfordiens sont repartis sur la route et jouent chaque soir quantité de nouveaux titres. Ceux-ci ne figurent pas sur “The Eraser”, que Thom a choisi de sortir sur un nouveau label. Dans les limbes du Net, l’artiste ose cette précision, quasiment de la novlangue (cocasse pour cet adorateur de George Orwell) : “Ça a été fait avec la bénédiction du groupe. Et je ne veux pas non plus entendre le mot solo…” Un disque, donc, “écrit et joué” par Yorke, “produit et arrangé” par Nigel Godrich, fidèle metteur en son du quintette depuis “OK Computer” et un peu plus encore. En clair, les sonorités sombres et électroniques de “The Eraser” seraient donc également imputables au réalisateur des derniers Paul McCartney et Air, disques pas exactement festifs eux non plus. Dans leur forme, ces 41 minutes 16 secondes tiennent la promesse faite par Yorke : oui, il s’agit bien d’un disque de chansons. Elles sont au nombre de neuf, possèdent des paroles intelligibles et aucune n’atteint une durée déraisonnable. Mais Thom Yorke reste Thom Yorke. C’est-à-dire un amateur éclairé de stridences qui s’écoute au réveil Throbbing Gristle et Autechre d’une même traite. Un terroriste musical refusant le coup des stades façon U2. Toujours, Yorke, épaulé par Jonny Greenwood, a viré vers un radicalisme déconseillé par les directeurs artistiques : cordes atonales, sons synthétiques terrifiants, abandon fréquent des guitares — et parfois aussi des refrains. “Kid A” et “Amnesiac” ont pourtant été de splendides réussites artistiques. Cela n’est pas grand-chose comparé au nouveau voyage ici proposé. Après écoute de l’opus mystérieux par une poignée de journalistes, on devinait sur le visage des confrères de terribles impressions du type y a-t-il un cimetière sur la pochette ? ou encore on dirait du Björk !… Godrich a su, il est vrai, tisser un cocon avant-gardiste soulignant au mieux les névroses du chanteur. Le coup des boîtes à rythmes tordues, des synthés d’aéroport glauque à effrayer Brian Eno lui-même, des pianos désaccordés, samplés puis recollés, l’amateur de Radiohead en avait fait son pain quotidien. Utilisant la même palette, Thom Yorke pousse plus loin encore son entreprise de description sonique des aliénations modernes. On recense à peine trois guitares. Celles-ci sont filtrées, ratiboisées, jouées sur des modes africains renversants (“The Clock”) ou comme du Robert Johnson en featuring chez Aphex Twin (le très réussi “Skip Divided” et son crescendo haletant). La batterie en bois si prisée des rockers est ici réduite au néant — un entrechoc de baguettes sert de squelette à “And It Rained All Night”, et c’est tout. Sous le bombardement de bips désincarnés, c’est également l’écriture du garçon qui a changé. Yorke ose d’étranges mélodies tournoyantes que Björk, en effet, ne renierait pas (“The Eraser”). Ailleurs, c’est une tentative plus heureuse de soul triste avec rythmique à la Marvin Gaye (“Black Swan”). Le single sera “Harrowdown Hill”, à peine plus vendeur que les autres, mais traversé d’un riff de basse sale et funky, de claviers new wave et de paroles adressées à l’être aimé (“We think the same things at the same time”). Reste la voix, cette chose qui différenciera toujours Thom Yorke du bidouilleur lambda. Livrée nue et papillonnant entre les registres, elle demeure belle à pleurer et guide l’auditeur dans la nuit.

Basile Farkas

(ndlr : le disque a reçu 4 étoiles sur 5)

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