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Radiohead par Michka Assayas

paru le 25 février 1998 dans les Inrocks

Radiohead par Michka Assayas

(Portrait)

En trois albums, Radiohead a su instaurer une relation passionnelle avec ses fans. Journal intime d’un admirateur.

 

 

Au début, je n’étais pas là. Creep, je savais que ça existait, que ça avait fait un tube aux Etats-Unis, vaguement assimilé au "grunge" (quelqu’un se souvient ?). Comme beaucoup ­ tout le monde ? ­, j’ai eu la révélation avec The Bends, en 1995, associé pour moi à Grace de Jeff Buckley : même lyrisme fiévreux, un peu dépressif, entre folk électrique et hard-rock, avec un vrai travail rythmique. The Bends m’a fait le même coup que les grands disques de ma vie. Première écoute : tiens, c’est pas mal. Deuxième écoute : mais c’est même carrément bien. Dixième écoute : je n’ai pas ressenti ça depuis X, Y ou Z. Dernière étape : coups de fil aux proches, persécutions, passage d’un morceau entier au téléphone. Oui, j’ai fait ça pour Paranoid android, que j’avais eu en cassette un peu à l’avance. Bref, j’ai dû acheter Pablo Honey, le premier album de 1993, deux ans plus tard à la Fnac à "prix d’ami". C’est un disque qui s’épuise vite, ce qui ne signifie pas qu’il soit mauvais, simplement que les bons morceaux s’imposent tout de suite, et que les autres, aussitôt entendus, sont aussitôt oubliés. Hier soir, j’ai réécouté Creep. Eh bien, ça m’a fait la même chose qu’I want you de Dylan : j’ai l’impression que le type vient de chanter sa chanson pour la première fois et que je suis le premier à l’écouter. Vous avez beau l’entendre mille fois, chez Franprix, dans une station-service, chez le voisin à travers le mur, peu importe : c’est un classique, un de ces trucs qu’on ne trouve qu’une ou deux fois dans sa vie et qui, quand vous les avez créés, vous rendent fou parce que les gens vous en reparlent vingt ans après. Vous avez beau croire être allé ailleurs, plus loin, plus haut, plus fort, en réalité vous n’êtes allé nulle part et vous n’avez jamais rien fait de mieux. J’adore Thinking about you, avec son riff folk à la Johnny Marr, et cette façon qu’a le chanteur d’évoquer en deux minutes la fille à qui il pense comme s’il avait envie de dégueuler, et aussi Anyone can play guitar, déjà rien que pour le titre, avec son refrain de chanson à boire pour quand il n’y a plus rien à boire. On y trouve des réminiscences évidentes de U2, mais aussi de Costello (un des héros de Thom Yorke) et, plus inattendu, de House Of Love. Disons (diplomatiquement) que le groupe fait le tour de ses influences, rendant déjà sensible la personnalité qui lui fera les dépasser.

The Bends, c’est autre chose. J’en connais par coeur la plupart des passages : il y a des morceaux qui me donnent envie de sauter dans la pièce en jouant de la guitare imaginaire et de faire des bonds, d’autres qui me font envisager avec insouciance l’idée d’être mort un jour. Pour moi, ce disque, c’est à la fois ce que j’ai toujours aimé chez les Rolling Stones (Bones, en particulier, je ne sais trop pourquoi, me rappelle ce que j’ai éprouvé la première fois que j’ai entendu Jumpin’ Jack Flash), cohabitant avec le côté contemplatif et dépressif de l’époque que nous vivons. Yorke a une voix de noyé imaginaire, de quelqu’un qui a grandi en criant tout le temps en silence, sans que personne ne l’ait jamais pris trop au sérieux. J’aime ce disque parce qu’il oscille toujours entre euphorie et dépression, entraînant chacun de ces deux états vers le rêve. Vis-à-vis de OK computer, j’éprouve un sentiment qui se distingue de l’amour et touche plus à l’admiration. Seul, sans le remarquable producteur John Leckie, le groupe a réalisé tout seul un grand disque malade. Paranoid android ressemble un peu à un Nirvana qui aurait fait Good vibrations (sauf qu’il ne l’aurait jamais fait). Le morceau clé est l’incroyable Subterranean homesick alien, où Thom Yorke supplie, d’une voix odieuse et pathétique, les extraterrestres de venir le chercher pour l’emmener vers un monde plus beau. Le groupe fait des petits bruits en utilisant ses nouvelles machines, et pousse vers des climats plus irréels, à la beauté évoquant le vide intersidéral. Et après, ça y est, il est dans son vaisseau spatial, contemplant le reste du monde avec une espèce de dégoût apaisé dans ces morceaux planants que sont Karma police et The Tourist, où flotte un écoeurement certain, évoquant un Pink Floyd plongé dans un cauchemar, avec un chanteur génial en prime.

 

M. Assayas

25 février 1998

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