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Nous ne sommes pas seuls!

Merci à tous de vos contributions : si la presse française ne nous a guère gratifiés pour l’instant d’analyses informées (sauf L’Express dont le journaliste parle musique et non de sa moite intimité gastrique), il est clair que vous êtes assez lettrés pour vous exprimer vous-mêmes (et le partage de vos opinions, émotions, expériences, est précieux, quels qu’ils soient, le tout est de rester dans le partage justement sans jouer les Savonarole).

La presse anglo-saxonne est à la fois plus prudente et plus attentive. L’approche de Drowned in Sound, qui poste les premiers ressentis de ses rédacteurs sans avoir l’arrogance de porter un jugement définitif, est de ce point de vue exemplaire. Vous pouvez lire ça là :

[http://drownedinsound.com/releases/15991/reviews/4142056->http://drownedinsound.com/releases/15991/reviews/4142056]

En attendant que Pitchfork édite son verdict (ils tournent 7 fois la cuiller dans leur bouche…et ils ne commentent que 5 sorties par jour, quand on y pense, ça fait frémir toute cette musique qu’on n’a pas le temps d’écouter et encore moins de digérer…), voici la traduction d’un article titillant écrit par Nitsuh Abebe dans le New York Magazine

[http://nymag.com/daily/entertainment/2011/02/radioheads_king_of_limbs_revie.html->http://nymag.com/daily/entertainment/2011/02/radioheads_king_of_limbs_revie.html]

« Ce qui arrive lorsque « l’écoute sérieuse » est votre marque »

Cela doit être étrange d’être Radiohead, le groupe d’art-rock le plus absurdement, bizarrement populaire (car sa popularité est hors de proportion avec la musique qui les intéresse ou le degré de célébrité qu’ils semblent vouloir connaître). Cela a dû être bizarre, en connaissant l’attention obsessionnelle que les gens témoignent à tout ce qu’ils publient, de sortir leur nouvel album, TKOL. Ce n’est pas que la musique demande elle-même tant d’attention. On dirait plutôt qu’elle va mener à une sortie « plus importante », que c’est l’un de ces albums qui sert à présenter aux fans de nouvelles idées sur lesquels ils travaillent, des choses qu’ils affirmeraient plus tard. Les 8 morceaux ici ressemblent moins à un album qu’à 2 EP : l’un est fait de ballades spectrales, subtiles, et l’autres de prises spectrales, subtiles qui se situent à l’extrême de la musique électronique. Ce n’est pas ce genre de choses qui devrait constituer un événement.

Mais comme c’est RH, c’en est un. Ils n’ont pas à s’en plaindre : c’est le seul groupe qui peut sortir lui-même directement sa musique et que les gens achètent sans barguigner, ce qui leur donne une grande liberté. Mais n’est-ce pas complètement improbable ? RH a une fanbase énorme et dévouée, à un degré que les pop stars peinent à atteindre. Et ils y parviennent en faisant une musique qui, si elle était faite par d’autres, passeraient pour marginale, obscure ou bien prétentieuse et ennuyeuse. Or ils conduisent régulièrement les fans de rock vers des sons et des idées appartenant à des champs très lointains, l’électronique, la musique expérimentale, la musique contemporaine etc. Aucun autre groupe ne rend les fans si patients, studieux et ouverts d’esprit. Comme si le monde avait accepté que ce soit le groupe de référence vers lequel il faut se tourner pour faire ce type d’expérience- le groupe que les gens se réjouissent de prendre au sérieux, apprivoisant lentement leur musique et la considérant comme de l’art et non comme un divertissement. Tout le concept d’« écoute sérieuse » est devenu comme la marque du groupe. N’est-ce pas incongru ?

Et ce qui est amusant c’est qu’ils continuent à entraîner tout le monde dans cette voie tout en passant leur carrière à évoluer dans la direction opposée de celle de leurs pairs. La plupart des groupes commencent par être un peu marginaux puis deviennent populaires. RH a envoyé tout ça promener car, après avoir prouvé qu’ils étaient un bon groupe de rock , ils ont commencé à remuer leurs fans, et certains dans la douleur, pour les attirer vers d’autres territoires. Ils ont appris à leur public à aimer ça. Ils font de la musique suffisamment bonne pour satisfaire à la fois la branche gauche des « music-geeks » et leurs fans de base. Leur registre émotionnel principal- qui va de l’expression de la lassitude de vivre dans ce monde abject à une sorte de mal-être qui se débat furieusement- a évolué vers quelque chose de plus liant qu’on aurait pu s’y attendre. Et le fait qu’ils soient le groupe d’art-rock d’élection signifie que nous sommes devant quelque chose de vraiment rare et exceptionnel : un groupe qui peut faire ce qu’il veut, et le faire vraiment bien, sur une grande échelle. Il y a peut-être de l’arbitraire dans le fait que ce groupe soit justement Radiohead, car ils sont loin d’être les seuls musiciens à faire des choses très réfléchies et inventives du point de vue sonore- mais ce qui est vraiment bien c’est qu’il y ait un groupe qui fasse ça et qui soit vraiment un grand groupe.

Voilà que cette semaine nous avons eu une nouvelle vision rare et étonnante : plein de gens excités à l’idée d’écouter, de méditer et de parler de ce qu’il y a sur TKOL- un album farouche et discret. Je suis sûr qu’il sera l’occasion d’étranges et lumineuses polémiques. La seconde partie est assez facile à ingérer : il s’agit de ballades brumeuses qui plairont moyennement aux gens qui aiment que RH sonne comme RH, et qui paraîtront ennuyeuses à tous ceux qui, avant même le début de cette phrase, ont déjà décidé que ce serait ennuyeux. C’est de l’autre moitié dont il est intéressant de parler. Ce que vous ressentirez dépendra de la partie musicale sur laquelle vous vous concentrerez.Si vous écoutez RH pour le son des guitares et la voix de Thom Yorke, les 4 premiers morceaux peuvent vous paraître vagues et erratiques : derrière la voix et la guitare, il y a juste un fond permanent d’arpèges bizarres et une plainte qui est la caractéristique du groupe.Un morceau commence par « you’ve got some nerve », ce qui est sûrement l’entrée en matière la plus radioheadienne qui soit. Non, ce qui est fascinant, c’est ce qui se passe avec la section rythmique, ou plutôt ce qu’on appelait la section rythmique. Ici, ça sonne comme si ça avait été monté, faussé, reproduit, étalé et collé ; ça cavale comme un combo de jazz déglingué ou ça murmure à contretemps comme un battement de coeur.Un développement impeccable.

Ce n’est qu’un autre exemple qui montre que RH écoute de la musique bien plus obscure que celle qu’écoute leur public. D’autres de leurs fans, en entendant cela, perceront les comparaisons avec la techno minimale et les productions dub, avec différentes sortes de musique électronique de salon, et des exercices rythmiques venant de groupes psychédéliques allemands. Pour l’instant, j’entends des références à Flying Lotus,- avec lequel TY a collaboré-, Ricardo Villalobos, Four Tet, Mount Kimbie et Can, ce qui à mon avis fait sens. La 1re moitié finit avec une chanson, « Feral », qui rompt avec l’idée même du rock band : pas de guitare, la voix de Yorke résonne en échos caverneux, il y a une basse menaçante. C’est mon morceau favori ; d’autres pensent apparemment que c’est une perte de temps incohérente. C’est ce qui arrive quand vous habituez le public à une telle ouverture, les gens viennent vers vous avec des attentes tellement différentes.

L’ensemble de l’album est très, très subtile, au point qu’il vous laisse avec deux options : ou bien vous le trouvez magnifique ou bien vous n’y trouvez rien du tout. Quelquefois je pense que c’est construit pour former une grande devinette de Radiohead, ou peut-être se sont-ils peints eux-mêmes dans un coin : c’est la possibilité de faire une musique de musée, un truc qui frappe tout le monde comme impressionnant, sophistiqué et admirable, mais ne peut pas vraiment sortir de là et pour vous capter individuellement. J’aimerais vraiment que cette petite sortie discrète soit l’échauffement avant quelque chose de grand- que ces rythmes cliquetant avec lesquels ils jouent éclatent sur leur prochain disque, avec un peu moins de lassitude du monde et un peu plus de frustration qui se débat furieusement. Mais la popularité improbable de Radiohead signifie qu’ils font ce qu’ils ont envie de faire, sûrs qu’ils sont que le gros des fans les suivront studieusement. Pour l’instant ils sont peu incités à faire éclater quelque chose sur qui que ce soit, ils ne sont pas d’humeur à le faire. C’est à la fois la grande beauté et le léger danger à être officiellement le groupe de musique populaire requérant une « écoute sérieuse » : vous pouvez continuer à faire une oeuvre sérieuse et magnifique pour elle-même. Ce qui peut être bon ou mauvais, ça dépend.

 

 

 

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