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Le Voyant

Le site « Gilded Birds » (les Oiseaux dorés) s’emploie à interroger des artistes, plasticiens, musiciens, acteurs, designers, sur le sens que le mot Beauté revêt pour eux: chacun est invité à commenter une image qu’il apporte. Thom Yorke vient lui aussi d’ajouter son témoignage en commentant cette photo qu’il a prise de ses chères Cornouailles.

Ses réflexions sont à la fois intimes et révélatrices de son imaginaire fantasmagorique, ça donne envie de partir immédiatement en randonnée (si la pluie arrêtait de tomber un peu!):

Copyright de la photo: Thom Yorke

 

TY, musicien, à propos de sa photo représentant une formation rocheuse de Cornouailles : -« La colonne vertébrale d’un ancien géant enseveli dans les rochers »

GB : Dites-moi pourquoi vous avez choisi cette formation rocheuse.

TY : Je pense que c’est magnifique à cause de son échelle et de sa force. Des couches de schiste faisant des plis comme ceux de votre couvre-lit.

La puissance dans les mouvements de la terre qui se passent juste au-dessous de nous et prêts à chaque instant à bouger de nouveau, une force suprême au-delà de tout ce que je peux comprendre. Je ne suis pas géologue mais je pense que c’est le résultat de collisions de couches dans la croûte terrestre ou quelque chose comme ça. Elles se sont rencontrées violemment et ont surgi hors de l’océan pour devenir cela. Je ne sais pas du tout si cela s’est formé très vite ou sur des milliers d’années. C’est partout comme ça dans ce coin des Cornouailles.

GB : J’aime bien votre idée d’y voir la colonne vertébrale d’un géant mort. C’est comme un immense test de Rorschach. Voyiez-vous quelque chose d’autre pendant que vous photographiez des rochers ?

TY : J’ai passé beaucoup de temps à essayer de dessiner cette formation et d’autres autour, pour au moins ressentir ce jaillissement et ces vibrations comme si la terre convulsait ou quelque chose comme ça. C’est très musical pour moi.

Après un petit moment avec celle-là oui, j’ai commencé à y voir une colonne vertébrale. Je pense beaucoup aux fossiles et aux créatures extraordinaires qui sont venues de l’océan au plus profond de temps dont on ne sait rien.

Avant j’étais obsédé par la manière dont l’eau des rivières se fraie un chemin dans les falaises, à travers le sable pour accéder à la mer par exemple. Quand je marche sur les falaises par là je vois toutes sortes de trucs étranges. Pas seulement dans les rochers.

Il y a des chèvres sauvages aux yeux sataniques qui vivent ici, elles sentent la mort et se battent au crépuscule les unes contre les autres comme des cerfs, croyez-moi ou non mais vous n’avez pas envie de tomber sur elles par hasard quand vous marchez dans les falaises.

GB : Est-ce que c’est un endroit que vous connaissez bien ? Et est-ce que vous savez beaucoup de choses sur l’histoire de ces rochers ?

TY : Non, je ne sais pas grand-chose. J’ai un petit livre là-dessus mais j’ai dû oublier ce qu’il disait. Je sais qu’il y a des étudiants très sérieux qui étudient ces concrétions. Mais c’est un endroit que je connais bien oui, je vais travailler là-bas tout seul parfois, je prends des sandwiches, une thermos de thé et un bon manteau et je marche dans les falaises toute la journée. Ou bien je vais dans les landes.

Quelquefois je me mets à l’abri dans les concrétions rocheuses ou dans les ruines des maisons quand cette pluie horizontale m’attaque !

Parfois j’ai l’impression que je peux entendre les voix de ceux qui ont marché là avant moi. Je sais que ça semble idiot. Du moins je ressens une présence plus ancienne que je ne comprends pas complètement.

La chose la plus étrange, c’est de s’endormir et de rêver au milieu de ce paysage et puis revenir à soi. Il y a des moments où tout ça m’a empêché de devenir fou, en ramenant tous les morceaux épars de moi-même à l’unité. Cela m’a ramené à moi, et c’est en partie dû à l’agressivité et au chaos du paysage.

GB : Vous pensez que la nature est une forme de beauté supérieure à ce qui a été fait par l’homme ?

TY : C’est trop différent pour être comparé. J’admets que certaines de nos idées de la beauté issues d’un monde fait par l’homme sont peut-être trop autoréférentielles et ne nous aident pas.  Trop de temps passé en ville vous comprenez ? Entouré par notre propre image, et nos propres intentions, nos édifices bâtis à notre gloire. Cela dit, la deuxième chose que j’aurais proposée pour représenter la beauté, ç’aurait été une voiture de sport.

Quand vous êtes perdu dans un paysage, mentalement et physiquement, la conscience de votre humanité est balayée et vous êtes simplement une partie de ce qui vous entoure. Je dirais que c’est comme une méditation, mais votre esprit est vide et clair, il est plein uniquement de ce qu’il y a autour de vous. Un paysage est beau dans le sens qu’il n’a pas besoin de vous, il existe de plein droit et il n’est pas là pour que vous l’admiriez. Je pense par ailleurs que l’art le plus accompli, celui fait par l’homme, dérive de la même chose. Il advient, et c’est comme s’il devait depuis toujours advenir.

GB : Vous pensez à la beauté quand vous faites de la musique ? Cela en a tout l’air mais peut-être que la beauté est coexistante à l’émotion que vous exprimez ?

TY : Je ne réfléchis pas trop quand je fais de la musique, quand j’écris je suis à la recherche de quelque chose, mais en même je reste ouvert à ce qui peut arriver. Souvent je ne peux juger qu’après coup, ou bien quelqu’un doit me dire. La beauté pour moi dans la musique ça peut être violent, laid ou rapide et urgent, pas forcément lent ou joli. La raison pour laquelle je fais de la musique c’est que je suis à la recherche de quelque chose que je ne peux pas trouver, quelque chose que je ressens comme si je l’avais entenduee dans un rêve. Cependant, les plus belles choses qui arrivent sont les plus simples, les idées qui débarquent et s’installent sur votre épaule et ne veulent pas s’en aller, mais qui sont si évidentes que vous pourriez les manquer si vous ne les saisissiez pas sur le moment.

GB : Vous travaillez avec Stanley Donwood sur vos artworks. Est-ce que l’aspect visuel de vos disques est important pour vous ?

TY : C’est sûr ! Dans ma tête ce sont des parties du même processus, les deux sont inextricablement liées. L’une donne forme à l’autre. Le plus amusant pour nous deux quand on travaille sur des trucs c’est quand la musique se développe à peu près simultanément en studio. Mes moments favoris c’est quand on débouche sur une sorte de révélation, après avoir passé du temps à bidouiller et expérimenter, on trouve une idée simple qui nous guide. Je pense que pour moi, d’un point de vue créatif, la beauté vient de choses simples que vous trouvez et qui lient les choses entre elles, on dirait qu’elles étaient là depuis toujours. Mais non en fait.

GB : Qu’est-ce qui fait la valeur du mot Beauté pour vous ?

TY : Une sorte de naturalité, comme une force présente derrière, quelque chose de plus grand lui a permis d’exister. Et peut-être l’absence de conscience d’être.

 

Vous pouvez voir des dessins de Stanley et de Thom sur leur compte tumblr: http://whathaveyoudonetomyface.tumblr.com/post/42455490834

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8 Comments

  1. Annie
    30 avril 2013 at 10 h 39 min —

    La beauté est fugace, impermanente, passe comme les nuages dans le ciel. Vous la remarquez, la regardez et la laissez passer pour garder votre esprit clair et ouvert . Les fondements de la méditation …

  2. Avatar
    30 avril 2013 at 15 h 22 min —

    Bonjour, et bravo pour cette très excellente traduction hyper rapide, je sais pas comment vous faites!

    Depuis, une nouvelle interview est apparue, en français (pas besoin de traduire cette fois, sauf pour les ateasers 😉 sur le site de Radio Nova : http://www.novaplanet.com/novamag/15388/thom-yorke-nigel-godrich-nous-parlent

  3. Avatar
    30 avril 2013 at 16 h 03 min —

    Merci pour toute cette lecture les gens !

  4. valerie
    30 avril 2013 at 17 h 22 min —

    Heureusement que je suis en vacances et qu’il pleut! Enfin ce soir les ateasers attendront: je vais voir Public Enemy en concert (est-ce qu’ils sont encore capables? Je crains un peu…mais j’aurais jamais cru les voir live donc je mets mes bouchons d’oreille et j’y cours!) :music:

  5. valerie
    30 avril 2013 at 17 h 26 min —

    Euh…y’a quand même un truc bizarre: je viens de lire l’interview, on aimerait bien avoir l’original parce que qu’est-ce que c’est que cette histoire d’album qui sort bientôt dixit Nigel? Atoms for Peace va sortir un 2ème album avec Magic BeanZ dessus? Mais KEZAKODILENOUTOU?

  6. Avatar
    30 avril 2013 at 17 h 51 min —

    oui oui j’avais bien remarqué moi aussi cette étrange histoire d’album !!
    quand je vais dire à doudou que tu vas voir Public Enemy, il va pleurer !!!!!! avec les Beasty, c’était un de ses groupes préférés de quand il était jeune ! Tu raconteras hein !

  7. valerie
    1 mai 2013 at 20 h 49 min —

    Bon, ne nous emballons pas pour un futur album…à moins que la promo façon Daft Punk les ai inspirés (la fuite sur une obscure radio étudiante canadienne, fallait y penser!)

    Comme vous êtes tous partis cueillir du muguet apparemment, personne n’a eu sans doute la curiosité d’aller lire d’autres contributions à l’enquête sur Gilded Birds (qui ont tout de suite repéré la traduction en français, heureusement que j’avais mis le copyright de leur site!): le contraste entre l’opinion de Jim Holt, philosophe américain médiatique et celle de Thom Yorke est très intéressante. Le philosophe, rationaliste et platonicien, semble un doctrinaire de l’ordre, de la géométrie, un ennemi absolu du chaos et de l’anti-fonctionnalisme, on sent dans son discours une crainte devant ce qui dépasse l’entendement, voire même une panique devant l’impossibilité de donner un sens aux choses (il condamne à la fois l’architecture de Zaha Hadid et Shakespeare comme pourvoyeurs d’insécurité intellectuelle). Paradoxalement, il affirme avoir une vie intellectuelle agitée mais une vie personnelle extrêmement tranquille (il ressemble à…un philosophe américain!). Il a choisi comme image de la beauté la miniaturisation d’une chaise de Rievelt. Je vois personnellement plus de sérénité dans la vie et les réflexions de Yorke dont la vie certainement plus agitée que celle de Jim Holt est par contraste habitée par des moments de méditation et de promenade solitaire au sein d’une nature dont le chaos le rassure au contraire sur la futilité des réponses qu’on cherche à donner sans cesse. Plus que l’impermanence dans sa réflexion, je note plutôt l’abandon de la conscience à l’intemporelle force des choses de cette terre. L’approche de l’artiste me paraît bien moins agressive et dénuée aussi de toute force d’égocentrisme, ce qui témoigne d’un travail sur soi que je trouve, chez Thom Yorke, vraiment admirable.Accepter de lâcher le contrôle, la conscience de soi, le sens univoque, ça me plaît assez comme attitude j’avoue. Et j’aime bien aussi que tout, chez lui, soit « musical ».

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