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Instants Karma

mai 96, Rock Sound.

 

Interview de yves Bongarçon.

‘Instant Karma’
 


Pas Brit-pop pour deux ronds, les Radiohead, viennent en trois ans , de tirer avec élégance les marrons du feu. En plein formatage Oasis, ils reviennent à la musique épique, en plein calibrage Blur, ils tendent à l’universel. Le point sur le seul groupe rosbif qui ne se prend pas pour les Beatles et se soucie comme une guigne de Lennon. Bref, LES VACANCES…
 
Lyon, le dix-sept avril dernier. Cinq heures de l’après-midi. Thom Yorke, le nez en l’air et l’esprit ailleurs, rôde dans les couloirs du backstage. Non, l’interview, il ne la sent pas. Pas le mood comme on dit dans le posse. C’est vrai que l’homme a l’air passablement satellisé. Le casse- pipe, le pensum, c’est à Jonny Greenwood qu’il est consigné. Mèche sur les yeux, débit mitrailleuse, mains moites et regards affolés, le guitariste- claviériste-fondateur du groupe d’Oxford, se pliera à la tâche avec douleur, sérieux et application. Un peu comme on va à confesse ou chez son psychanalyste. C’est dire le prix de ce qui suit…
 
Quel a été l’ambition première de Radiohead?
Jonny Greenwwod: Notre histoire est un peu bizzare. Au début, nous étions un groupe, mais sans vraiment l’être… Disons que nous n’avions pas d’ambition spécifique. Nous jouions pour nous. Nous répétions, répétions, répétions, encore et encore, nous écrivions, mais nous étions les seuls auditeurs de notre musique. C’était comme un secret entre nous, comme s’il s’agissait d’un pacte qu’il ne fallait pas trahir…
 
Quel était l’intérêt dans ces conditions d’écrire des chansons sans jamais les faire entendre à quiconque?
Jonny Greenwood: Je ne sais pas. Souvent, aujourd’hui, je m’interroge sur la nature de cette sorte d’autisme dans lequel nous vivions. Mais, je n’ai pas trouvé de réponse. D’ailleurs, qui a dit qu’une chanson devait être écrite pour être dupliquée et diffusée. On peut aussi se poser cette question.
 
Qu’est- ce qui vous a poussé alors un beau jour, en dehors de votre local de répétition pour donner des concerts?
Jonny Greenwood: Ce sont presque les circonstances. Un jour, c’était en été, nous nous sommes retrouvés tous ensemble dans la même ville avec plein de temps libre et l’opportunité de faire des concerts. Nous n’avions rien demandé, c’est quelque chose qu’on nous proposait. Nous avons accepté. On a dû faire cinq, six, peut- être sept concerts, et on s’est retrouvés signés chez EMI. Après, c’est devenu la folie… On souhaitait qu’ils nous supportent sur nos tournées, soit deux cents dates par an et ils l’ont fait. A cette époque, pour nous, un label représentait surtout une aide aux tournées. En dehors de ça, je crois que nous n’attendions franchement rien. Quant à savoir ce qu’ils attendaient de nous, je n’en sais franchement rien et du reste, et ne tiens pas à le savoir. (sourire)
 
En France, contrairement à l’immense majorité des autres groupes anglais, on trouve que vous ne sonnez pas très "anglais" justement…
Jonny Greenwood: Tu sais, la plupart des groupes anglais se plaignent souvent lorsqu’ils sont en tournée à l’étranger que, "ce n’est pas comme à la maison", "que c’est mieux en Angleterre", "vivement qu’on rentre", etc. Je me suis aperçu l’autre jour que personne dans Radiohead n’avait jamais dit ou pensé ça! Ca doit être un signe, et c’est vrai que lorsque j’y pense, ni les uns ni les autres, nous ne sommes très attachés à notre pays, hormis les liens culturels et familiaux évidents. Partant de là, il est presque logique que notre musique ne fasse pas très souvent référence à l’Angleterre. Toutefois, quelques chansons font allusion à notre provenance… Enfin, je parle des paroles, parce qu’il me semble que la musique est toujours plus… "large" si tu veux. Je dirais presque "américaine" si je n’avais pas peur de choquer. Je vais te confier une anecdote: récemment, nous avons fait un festival en Pologne. Sur place, nous nous sommes aperçus qu’ils avaient imprimé des milliers d’affiches avec la mention: "From America, Radiohead!" ce qui nous a fait beaucoup rire. Mais ça corrobore ton sentiment.
 
Avez- vous cependant le sentiment de faire partie de la scène anglaise?
Jonny Greenwood: Si tu prends des groupes comme Oasis, Blur, Cats, il est évident que, pour nous, les racines anglaises comme les Beatles ou les Stones sont moins importantes. Sans doute, avons- nous quelques réminiscences de ça, il serait vain, stupide, et prétentieux de le nier. Mais, dans le même temps, il me semble que notre horizon dépasse le strict cadre anglais…
 
PLUS PROCHES DE PINK FLOYD QUE DE REM
 



Lorsque la presse britannique vous compare à U2 ou à REM, c’est un peu irritant?
Jonny Greenwood: Concernant U2, j’avoue que si les comparaisons avaient persisté, ça aurait pu être irritant, mais heureusement, ça a changé. Là, en ce moment, en Amérique, après nous avoir comparés à Queen, on est en train de nous rapprocher de Pink Floyd et en Angleterre pour l’instant nous serions un mélange de Mott The Hoople, de Nirvana et de REM! Ca change tout le temps, c’est rigolo et au bout du compte ce n’est pas vraiment dérangeant. (sourire) Je me sens plus proche de Pink Floyd que de REM. Mais après tout, chacun y trouve son bonheur!
 
Tu as des songwriters préférés?
Jonny Greenwood: Je crois que mon auteur préféré est Cole Porter! Mais j’aime aussi beaucoup Elvis Costello et les Pixies. Je pense qu’ils ont écrit les meilleures chansons de ces dernières années. Mais j’aime tous ces gens pour des raisons très différentes, je n’aime pas Elvis Costello ou les Pixies pour les mêmes raisons. Costello, c’est plus pour l’adéquation qu’il peut y avoir entre paroles et mélodies, cette façon unique qu’il a de faire croire à ce qu’il chante. Une guitare acoustique, une belle chanson passionnée, sincère, c’est ça Costello, quelque chose qui touche.
 
Comment te vois-tu aujourd’hui? Plutôt comme un compositeur, un musicien, un showman?
Jonny Greenwood: Honnêtement, comme un musicien. En fait, je n’aime pas du tout, l’idée du concert. Je trouve que ça va à l’encontre de l’émotion musicale. Pour moi, une chanson, c’est communiquer quelque chose à un personne et, en concert, c’est impossible. Je me passerais volontiers des concerts- grand- messe où l’on est pressé par le public, je déteste cette atmosphère. D’ailleurs, je ne vais jamais aux concerts d’autres groupes, je m’y ennuie. Je sais que j’ai un rapport très égoïste à la musique, mais je tiens à préciser que ce n’est pas du snobisme.
 
Y’a-t-il quelques groupes avec lesquels tu partages des valeurs?
Jonny Greenwood: Oui, je suis très ami avec les gens de Massive Attack par exemple, mais aussi avec beaucoup de DJs du label Mo’Wax ou les musiciens du groupe américain Sparklehorse, un groupe excellent. Bizarrement, ce sont tous des groupes qui utilisent peu ou pas de guitares! Mais même à Londres je ne fais partie de l’establishment guitaristique… je me sens proche de Portishead aussi.
 
Pour toi, Radiohead est-il un groupe qui s’inscrit dans la longévité?
Jonny Greenwood: non pas du tout, je n’ai jamais eu la prétention de croire que nous écrivions des chansons pour la postérité. Dans vingt ans d’ici, je suis sûr qu’on ne pourra même plus écouter CDs d’aujourd’hui. Donc, il y a probablement de grandes chances pour que nous soyons oubliés. Et, franchement, ce sera très bien comme ça. D’ailleurs, en tant que groupe, je ne vois pas durer Radiohead plus de quelques albums. Lorsque nous aurons dit ce que nous avions à dire, il sera temps de passer à autre chose. Nous ne sommes pas à la recherche de la chanson parfaite, immortelle, qui traversera les générations. Notre préoccupation est beaucoup plus simple, c’est la recherche du plaisir immédiat, hédoniste presque.
 
TELLEMENT POMPEUX…
Crois- tu que la musique ait sur les gens l’impact qu’on lui prête souvent?
Jonny Greenwood: Oui, je pense qu’elle a un impact. Je pense qu’elle émeut, qu’elle bouleverse parfois, qu’elle donne envie de rire et de pleurer… Mais je pense aussi que ses effets se limitent à cela. C’est prétentieux de croire que la musique puisse changer ou bouleverser quoi que ce soit. En tant que groupe, je veux bien croire que la musique ait un effet thérapeutique pour les gens qui la font, elle peut les aider à se débarrasser de frustrations, à gommer certaines angoisses, etc. Je veux bien croire aussi qu’à un strict niveau individuel une musique, ou plus directement une chanson, puisse aider une personne, un individu à y voir plus clair, qu’elle puisse l’accompagner dans les moments difficiles. Mais je n’arrive pas à croire au pouvoir collectif de la musique, changer les mentalités, imposer la paix dans le monde, ce genre de chose… Ca paraît tellement pompeux…
 
Qu’y’a-t-il derrière la musique de Radiohead?
Jonny Greenwood: Je crois que ce qui fait l’intérêt de Radiohead, c’est le fait que ce groupe est toujours en train de chercher, de gratter là où ça fait mal, que nous sommes en permanence sur le qui-vive, angoissés, posant toujours des questions au lieu de chercher des réponses et de nous satisfaire. Nous pensons plus ou moins consciemment que le meilleur est toujours à venir. C’est notre moteur. Tant que le groupe possédera cette flamme, il vaudra quelque chose. Je pense d’ailleurs que c’est pour cela que Radiohead a un peu de succès, les gens sentent cela, ils sentent cette sincérité et cette urgence.
 
Vous semblez très circonspects par rapport à tout ce business rock?
Jonny Greenwood: Ce n’est pas par a-priorisme, c’est juste parce que c’est un truc bizarre. Je me rappelle la première que nous sommes allés au Japon, il y avait toutes ces filles qui criaient et qui campaient littéralement devant notre hôtel, j’avais l’impression d’un cauchemar, je trouvais cela tellement stupide et en même temps fascinant. Je me suis dit que c’était cela le danger, prendre ça pour la vraie vie. Ca n’a rien à voir avec la vraie vie, c’est juste un moment de folie, un dérèglement passager à un temps t de ma vie. Et qu’il fallait que je le prenne comme cela, sans y croire, sans angoisser, que de toute façon d’ici un, deux ou trois ans, ce serait fini…
 
Pourrais- tu donner une définition adéquate de la musique de Radiohead en peu de mots?
Jonny Greenwood: Je me souviens que lorsque j’ai annoncé à mon prof de musique au collège que je voulais faire partie d’un groupe de rock, il m’a demandé mes motivations. Je crois que j’ai répondu du tac-au-tac que je souhaitais simplement pratiquer le plus intense rythme de jungle africaine qu’on puisse trouver! (rires) Je crois toujours que c’est la meilleure définition que je pourrais donner à la musique que je fais: rythme intense de jungle africaine.

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16 avril 1996, Paris, La Cigale

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