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David Byrne et Thom Yorke à propos de la valeur de la musique

traduction de l’article par oli:

18/12/07, interview sur le site de WIRED.

David Byrne (des Talking Heads, faut-il vous le rappeler) a récemment posé quelques questions à Thom. L’entretien original est lisible sur le site Wired. Cela s’est passé à Oxford, probablement dans le bâtiment que l’on a pu découvrir lors de la dernière webcast. Regardez sur la photo de la deuxième page, il y a des disques d’or accrochés au mur. Comme d’habitude nous vous proposons une petite traduction.

David Byrne : OK.
Thom Yorke (à l’assistant) : Fermez cette satanée porte.

David : Et bien, bon disque, très bon disque.
Thom : Merci. Profonde cette remarque.

David : (rires)
Thom : C’est ok, on a fini ?

David : Ok, c’est tout (rires). Ok. Je vais commencer par évoquer le côté business. Ce que vous avez faits avec ce disque n’est pas conventionnel, vous n’avez même pas envoyé de copies de l’album à la presse en avance.
Thom : Nous avons décidé notre date de disponibilité en ligne. Chacun de nos disques de ces quatre dernière années (y compris mon album solo) est apparu sur le net avant sa sortie. L’idée était alors, autant décider nous-mêmes de ça.

David : Auparavant il y aurait eu une date de sortie planifiée, et des copies auraient été envoyées aux chroniqueurs des mois avant cela.
Thom : Oui, et vous auriez appelé les journalistes, en demandant "ça te plait ? qu’en penses-tu ?", et ceci trois mois en avance. Et ensuite, "pourrais-tu faire ça pour ce magazine, peut-être que le journaliste l’a entendu". Tous ces jeux idiots.

David : Tout ça c’est pour les charts, non ? Gérer le marketing et l’avant-sortie, sortir le disque au bon moment pour rentrer dans les meilleures ventes.
Thom : C’est ce que font les majors, oui. Mais cela ne nous convient pas, car ça ne tient pas compte des fans. Le truc, c’est qu’il y a tout ce bazar (les médias). On a essayé d’éviter tout ce jeu de savoir qui s’en sortira le mieux avec les critiques. De nos jours il y a tant de papier à noircir, ou papier électronique à remplir, que ce qu’écrit le premier à proposer une review est copié/collé par les suivants. C’est le premier qui parle qui a raison. Surtout pour un groupe comme nous, tout dépend de l’opinion de cette personne. Cela semble assez injuste, je pense.

David : Alors vous court-circuitez tous les critiques et allez directement vers les fans.
Thom : En quelque sorte, oui. Et c’était excitant. On a fini de masteriser le disque,et deux jours après il était possible de pré-commander le disque sur le site web. C’était vraiment excitant d’être connecté directement au public pendant ces quelques semaines.

David : Et de laisser les gens choisir le prix ?
Thom : C’était l’idée de notre manager Chris Hufford. On a tous pensé qu’il était toqué. Alors qu’on était en train de mettre le disque en ligne, on lui demandait encore "tu es sûr de ça ?". Mais c’était vraiment bien. Ca nous a libéré de quelque chose. Ce n’était pas nihiliste, ça ne dévalorisait pas la musique. C’était le contraire. Et les gens l’ont bien compris. Peut-être que ce sont juste des gens qui nous font un minimum confiance.

David : Et ça fonctionne pour vous les gars. Vous avez un public prêt pour ça. J’en fais partie, si j’entends qu’il y a quelque chose de nouveau venant de vous, je fonce et j’achète sans même m’informer de ce que les critiques disent.
Thom : Ah, super. La seule raison de nous éloigner de ça, la seule raison pour que quelqu’un s’y intéresse, c’est le fait que nous nous sommes démarqués du business tel qu’il se fait classiquement. Ce n’est pas supposé être un modèle pour d’autres. C’était simplement une réponse à une situation. Nous sommes hors de contrat. Nous avons notre propre studio. Nous avons ce nouveau serveur. Qu’est-ce que nous devrions faire ? C’était le plus évident. Mais ça marche pour nous seulement à cause de tout ça.

David : Et pour les groupes qui débutent ?
Thom : Premièrement, ne signez pas un contrat qui vous prive de tous vos droits sur les sorties en ligne, pour ne pas toucher rien du tout quand vous vendez quelque chose sur iTunes. Ce serait le première priorité. Si vous êtes un artiste émergent, ce doit être effrayant actuellement. Une fois de plus, ça ne m’étonne pas que les grosses maisons de disques n’aient pas accès aux nouveaux artistes, car elles n’ont aucune idée de quoi faire avec eux maintenant.

David : Leur esprit n’est pas fait pour ça.
Thom : Exactement.

David : Je me suis demandé : pourquoi sortir des chansons sous cette forme, en CD, albums. La réponse c’est qu’artistiquement ça a parfois un sens. Quand ce n’est pas juste une suite de morceaux. Parfois les chansons ont un sujet commun, même s’il n’est pas évident ou même conscient dans l’esprit de l’artiste. Peut-être c’est juste parce que tout le monde pense musicalement de la même manière depuis quelques mois.
Thom : Ou quelques années.

David : Ca peut prendre du temps. Mais d’autres fois il y a quelque chose évident…
Thom : Un but évident.

David : Oui. La raison probable pour laquelle c’est un peu difficile de sortir complètement de ce format album doit être, si vous avez tout un groupe à un moment donné dans un studio, financièrement c’est naturellement plus logique d’enregistrer plus d’un morceau par session.
Thom : Oui, mais le truc c’est que vous pouvez tirer quelque chose de cet ensemble, les chansons peuvent s’amplifier les unes avec les autres si vous les mettez dans le bon ordre.

 

 

David : Savez-vous, plus ou moins, d’où viennent vos revenus ? A mon avis, c’est en fait vraiment très peu de la musique en elle-même ou des ventes de disques. Je dirais beaucoup plus des tournées et probablement de tout ce qui est licences. Pas pour des publicités, mais de films ou d’émissions/séries tv qui utilisent votre musique.
Thom : Oui, c’est à peu près ça.

David : Et pour certains, le cout des tournées est vraiment faible, alors ça devient très rentable, et ça leur suffit.
Thom : Nous partons toujours en tournée en nous disant , "cette fois on ne va pas beaucoup dépenser, cette fois on va pas faire les choses en grand". Et puis, "oh, mais on a besoin de ces claviers, et ces lumières". Mais actuellement notre revenu principal vient des tournées. Ce qui est difficile à admettre parce que je n’aime pas cette énorme dépense d’énergie qu’implique le voyage. C’est un désastre écologique de voyager, tourner.


David : Il y a les bus au biodiesel et tout ça.
Thom : Oui. Mais je veux dire, par exemple aux USA, tout le monde conduit. Alors comment allons-nous influencer sur ça ? L’idée est de jouer dans des lieux municipaux où les transports publics sont une alternative intéressante à la voiture. Et minimiser l’équipement à transporter par les airs, tout faire voyager par bateau. Mais c’est difficile le bateau.

David : (rires)
Thom : Si vous allez sur le Queen Mary par exemple, c’est encore pire qu’un avion en terme de pollution. Alors l’avion devient la seule option.


David : Et ça vous rapporte le téléchargement de In Rainbows ?
Thom : En terme de revenus sur tout ce qui est digital, on a récupéré plus d’argent avec cet album qu’on a aura jamais avec tous les autres réunis. C’est dingue. C’est en partie dû au fait qu’EMI ne nous donne rien des ventes en ligne. Tous les contrats signés à une certaine époque n’ont pas pris ça en compte.

David : Quand votre album sortira sur CD en janvier, monterez-vous votre propre firme ?
Thom : Non, ça va redevenir plus traditionnel. Au début quand l’idée nous est venue, on n’avait pas prévu de sortir l’album de manière physique. Et puis après quelques temps, on s’est dit que ce serait un peu snob. (rires). A, c’est chercher les problèmes, et B c’est snob. Maintenant ils parlent de le diffuser à la radio et ce genre de trucs. Je suppose que c’est dans l’ordre des choses.

David : Je réfléchissais à la manière dont sont en train de changer les modes de distribution des CD, les magasins de disques et tout ça. Mais nous parlons de musique. Qu’est-ce que la musique, que fait la musique aux gens ? Qu’apporte-t-elle aux gens ? C’est de ça qu’il est question, pas de tout le reste. Le reste ce n’est que le panier de courses.
Thom : Le mode de livraison.


David : Mais les gens paieront toujours pour vivre ça. Des communautés se créent avec la musique, pas seulement aux concerts, mais en parlant avec vos amis. En faisant une compile à vos amis, vous établissez une relation. Cela implique qu’ils doivent y faire honneur.
Thom : Oui, oui, oui. Je réfléchissais pendant que tu disais ça : comment une maison de disques peut mettre la main là-dessus ? Ca me fait penser au livre No Logo dans lequel Naomi Klein décrit comment les gens de chez Nike paient des gars pour qu’ils aillent trainer avec les jeunes dans la rue. Les maisons de disques doivent agir pareil, mais personne ne m’a jamais expliqué comment. Je veux dire, est-ce qu’ils vont sur les forums de discussion en laissant des messages "avez-vous écouté ceci… ?" Peut-être qu’elles le font. Et ensuite je pense à ce film sur Johnny Cash, quand Cash marche et dit : "je veux faire un disque live en prison", et son label pense qu’il est cinglé. Il a en quelque sorte senti ce que les jeunes voulaient et lui ont apporté. Alors que maintenant, je pense qu’il y a un manque de compréhension. Ca n’a rien à voir avec qui entube qui, ça n’a rien à voir avec des questions juridiques, et ça n’a rien à voir avec les DRM et tous ces trucs. C’est juste si la musique vous touche ou non. Et pourquoi vous inquiéteriez-vous d’un artiste ou d’une compagnie qui se font copier leurs musiques si la musique en elle-même ne vous touche pas ?

David : C’est estimer que le mode de distribution est en opposition avec le côté relationnel et émotionnel de la chose…
Thom : C’est estimer la compagnie ou l’intérêt des artistes plutôt que la musique elle-même. Je ne sais pas. On a toujours été plutôt naïfs. On n’a pas d’autre choix que ça. C’est la seule chose évidente à faire.

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