presse

Computer World

les inrocks, du 25 février au 3 mars 1998

Thom Yorke fait la couverture, et le magazine consacre un long article au groupe.

 

Pourquoi tant d’amour ? Radiohead

enquête sur un plébiscite sans précédent

 

Computer World

 

Tournées, bouche à oreille, discrétion salutaire du marketing, crédibilité intacte, combustion lente de The Bends, adaptations des formats radio, impressionant travail d’équipe, culpabilité honteuse de la presse, croisade pour la sauvegarde du rock : On aura ainsi trouvé de multiples raisons au triomphe sans précédent de OK Computer.

Sans précédent depuis le Nevermind de Nirvana : lors des référendums de fin d’année, OK Computer, l’album de Radiohead, s’offrait une insolente victoire. Une unanimité tellement rare qu’elle imposait une enquête auprès de tous ceux qui travaillent au succès du groupe de Thom Yorke et de son disque. un grand péplum avec des trahisons, révélations, rédemptions, marchands de temple et héros malgré eux.

 

Ainsi donc, 1997 aura appartenu à un seul album. pas besoin d’(OK) ordinateur pour tirer une conclusion des référendums de fin d’année : OK Computer, au cas où vous auriez passé les derniers mois sur Mars, est l’album préféré des journaux et de leurs lecteurs, dans une unanimité étourdissante. Des fanzines les plus farouchement opposés au Grand Satan de l’industrie mondiale jusqu’aux magazines généralement offerts avec la carte vermeil, des revues dance où, de mémoire d’homme, on n’avait encore jamais vu de guitares, jusqu’aux magazines féminins où, de mémoire de femme, on n’avait encore jamais croisé que des top-models vaguement grimés an pop-stars, le carton est plein. Dans Q Magazine, les lecteurs ont même élu OK Computer meilleur album de tous les temps, dans un référendum au taux de participation massif.

John Aizlewood, l’un des piliers du journal, attribue prudemment le triomphe à la seule et unique qualité du disque. « Il y a toujours eu de la place pour une pop-music intelligente. en ce sens, Radiohead, c’est l’anti-Oasis : les Mancuniens jouent sur la simplicité des paroles et des musiques alors que Thom Yorke a apporté autre chose de beaucoup plus personnel, de plus sensible, de moins macho. Du coup, tout le monde peut ouvertement aimer Radiohead : il n’y p as à se justifier. Depuis le REM d’Automatic for the people, aucun groupe n’avait été à ce point indiscutable. » « Je les voyais beaucoup avant l’enregistrement d’OK Computer, parce qu’ils cherchaient un studio en France, se souvient Hilda Haddad, qui fait tourner le groupe en France depuis ses maigres débuts. Déjà là, avant même d’entamer la réalisation de l’album, on savait que ça serait un disque important, on nous le faisait sentir. OK Computer était déjà album de l’année avant même d’être enregistré. C’est la seule chose qui me rende amère dans ce triomphe : ils auraient pu sortir n’importe quoi et ça aurait marché quand même. » Pas mal pour un album passablement tortueux et aussi un peu accomodant-alors que la même presse anglaise a rejeté, précisément pour les mêmes raisons d’inconfort, l’album de Björk de ses référendums de fin d’année. Car on n’entre pas dans OK Computer en touriste, pour picorer : OK Computer se gagne, se mérite, alors que pour se lover dans d’autres albums fréquemment cités-Oasis, Charlatans, même Verve – il suffit de se laisser aller, de démissionner de toute exigence. Pas mal pour un disque aussi mal fringué, aux références aussi suspectes – on jure y avoir croisé le rock dit progressif de King Crimson – , totalement inadapté à une époque de consommation rapide et hygiénique.

Pour Ed O’Brien, guitariste du groupe coincé au téléphone en plein milieu d’une tournée australienne, cette réputation de disque étrange et tarabiscoté demeure un grand mystère. « On aurait pu faire un disque autrement plus pervers et difficile d’accès. Tout ce qu’on a cherché à faire, c’est à nous émouvoir nous-mêmes. Il faut aussi dire qu’entre The Bends et OK Computer, on s’est mis à écouter des artistes comme DJ Shadow, Penderecki, Ennio Morricone…Notre musique était obligé d’en tenir compte. Ce qui a surpris le public, c’est qu’il s’agit d’un véritable album, ils zappent depuis que les chaînes hi-fi possèdent, comme les télés, une télécommande. Et puis, on s’ennuie vite d’un son. Celui de The Bends, on en avait assez : marre de ces grosses guitares, de ces pédales de distorsion. la seule motivation pour rester attaché à ce son aurait été d’ordre financier : on aurait alors vendu 10 millions de disques au lieu de 4. Et alors ? Nous vivons tous très confortablement, nous n’avons pas besoin de plus. Ca aurait été une trahison de nos idéaux, de nos fans ».

En Angleterre, seul le NME a refusé à OK Computer le titre d’album de l’année, lui préférant le Ladies & gentlemen, we are floating in space de Spiritualized-dont le leader Jason Pierce avouait d’ailleurs, quelques jours après avoir reçu sa médaille en chocolat, que ce choix « en disait plus long long sur le New Musical Express que sur l’album de Spiritualized ». On rappelle que Radiohead ne s’est jamais prosterné devant la puissance du NME. Et que l’hebdomadaire a toujours été particulièrement coquet quand à son image de marque et à son positionnement. Johnny Dee, l’une des vedettes du journal, se souvient du mois de décembre dernier, quand le NME passait aux urnes pour élire l’album de l’année. « OK Computer était le seul disque de l’année où chaque titre avait une raison d’être. Il est arrivé à un moment où, soudain, on avait à nouveau le droit d’écouter de la musique sérieuse. Et quand il fallu choisir l’album de l’année, on était sur que Radiohead serait premier partout ailleurs. Du coup, pour affirmer que le journal reste la voix des marginaux, Radiohead s’est retrouvé second. Alors que tout le monde avait voté pour OK Computer ». On a eu beau chercher, forcer Internet à se gratter les méninges, on n’a trouvé qu’une toute petite voix pour s’élever contre OK Computer : celle de Mike Usinger du Georgia Straight, sorte de Berry Républicain d’Atlanta- « Cette musique rêveuse possède aussi son cauchemar : Thom Yorke. sa façon de geindre, dans les aigus, ruine totalement ces chansons. il donne ainsi aux Américains une occasion e plus de haïr les rock-stars anglaises. »

Dans une année où l’on annonça beaucoup la mort du rock, ou au moins son infirmité partielle, ce soutien massif à Radiohead pourrait ressembler à l’énergie du désespoir, à l’ultime chance de dévier une trajectoire plus tellement contrôlée, en chute libre. Pour certains, il est déjà trop tard et cette unanimité ressemble déjà à l’un de ces discours visqueux et enthousiastes que l’on réserve aux morts : quelque chose comme le Légion d’honneur accordée au rock – mais à titre posthume. Quoi qu’il en soit, l’unanimité autour de OK Computer est, sans aucun doute, un signal d’alarme inconscient pour affirmer que quelque chose doit arriver – et vite.

Car comme on est superstitieux et qu’en plus, on a bien travaillé aux cours d’histoire, on connaît parfaitement la portée symbolique de ces années à nombre jumeaux dans l’histoire du rock anglais : 66, 77, 88. Oui, quelque chose devra se passer en 99 -et commencer en 98 ne serait pas une idée idiote. parce qu’on ne peut pas continuer, ainsi, à tirer comme des brutes sur les réserves naturelles(Beatles, Stones…), qu’il faut trouver ailleurs une autre énergie. « Il y a bel et bien eu une sorte de croisade pour s’assurer du succès de Radiohead, confirme-t-on chez Q Magazine. Nous avons tous besoin de ce groupe, la presse comme le rock. » « C’est triste car nous ne nous considérons surtout pas comme un groupe de rock », se lamente Ed O’Brien. « Nous nous sentons plus proche de Portishead, de Massive Attack, de Tricky ou de PJ Harvey que de Bush…Je ne supporte pas cette ferveur, le côté évangéliste qui entoure l’idée de croisade : Radiohead n’a rien a apporter, aucune réponse. »

Ce triomphe fait doucement ricaner Caffy St Luce, leur attachée de presse britannique, elle qui s’est débattue pendant des années pour ne serait-ce que faire écouter les chansons de Radiohead à la presse spécialisée. « Quand le groupe a débarqué, on me disait systématiquement t’es gentille, mais on a déjà Suede ». Quelques mois après, c’était « On a déjà un chanteur blond avec un groupe indé à guitares : les Auteurs. » « J’étais furieuse qu’on traite Radiohead avec une telle légèreté. Heureusement, la base a suivi massivement le groupe, tout s’est passé dans le dos de la presse – qui a révélé là ses limites. tout le monde était passé à côté de The Bends si bien que le tapis rouge était déjà déroulé avant même la sortie de OK Computer. La presse ne pouvait plus ignorer Radiohead. Du coup, le triomphe est disproportionné, le disque est devenu un monstre, qui a grandi sans qu’on puisse le retenir. Chaque semaine, le disque reçoit un nouveau disque d’or, venu de nulle part. »

 

Carol Baxter, qui supervise au sein de parlophone – la maison de disques anglaise de Radiohead – les filiales du monde entier, est considérée comme l’un des personnages clés de ce succès. une percée qui n’aura pas attendu, pour une fois, le feu vert des autorités anglaises du Bon Goût pour démarrer en France et aux Etats-Unis. Car le succès de Radiohead, loin des tonitruantes sorties à l’anglaise, s’est surtout construit sur le bouche à oreille, sur le temps et les tournées – les deux premiers albums du groupe continuant de se vendre avec une régularité défiant les lois de l’industrie du disque. Ainsi, OK Computer a largement bénéficié du long travail d’érosion effectué par The Bends et les invraisemblables tournées d’après-vente, qui ont inexorablement abattu un à un les derniers fortins de résistance. Décrite par le groupe comme son "ambassadrice", Carol Baxter a adapté les règles lourdes du marketing habituel à cette équipe plus habitué à la dentelle qu’aux grosses ficelles des marchands de disques. Ainsi, un ordre est envoyé avec chaque nouveau disque de Radiohead : « Ne m’appelez surtout pas avant d’avoir écouté ce disque quatre fois et chez vous uniquement. » « Sinon, je sais que sur une seule écoute, on passe à côté de disque comme OK Computer. C’est ce qui s’est passé pour beaucoup de gens, y compris dans la presse, à l’époque de The bends. » « Je ne comprenais pas l’enthousiasme général quand j’ai écouté pour la première fois OK Computer, avoue Johnny Dee. Il m’a fallu des mois pour m’immerger dedans." Une perplexité alors unanimement partagée face à ce disque gouffre, trop vaste pour être délimité par les habituels parcours d’inspection. J’étais secouée, se souvient Lucy St Luce. Ma mère, qui est fanatique du groupe, m’a rassurée : "Il n’y a pas une chanson que je puisse siffler sous ma douche, mais j’ai l’impression que c’est un grand disque." Pendant des semaines, je n’arriverais pas à décrire le disque à mes amis. »

 

Pourtant, ce n’était pas gagné d’avance. On se souvient encore des réactions désespérées des hommes de marketing de leurs maisons de disques américaines, devant revoir à la baisse leurs espérances les plus optimistes – pulvériser les chiffres de The Bends. pour finalement faire beaucoup mieux, et très vite. Eux avaient déjà lancé leur belle machine de guerre, rodée pour un nouveau Creep : on leur servait les six minutes malades de Paranoid Android, avec une vidéo à faire fuir MTV. La réaction d’autodéfense d’un groupe qui avait Kurt Cobain s’éteindre à petit feu. « This is what you get/ When you mess with us », prévenait Karma Police : une façon à peine déguisée de dire qui s’y frotte s’y pique(celui qui a compris qui s’y frotte s’épique est drôle mais à côté de la plaque). Le premier single tiré de l’album, Paranoid Android, était une déclaration de foi du groupe, se souvient Carol Baxter. Ils voulaient voir jusqu’où la maison de disque et le public les suivraient. je pense sincèrement qu’ils croyaient que Parlophone ne serait pas d’accord pour le sortir en single. Quand on a reçu la cassette de l’album, on s’est dit "Où est le tube ?" Mais avec Radiohead, rien n’est jamais clair et évident dès le début, je trouvais les chansons trop compliquées. On a tous été estomaqués par le succès de Paranoid Android, puis de l’album." Malcolm Hill, l’homme qui a eu la tâche ingrate de convaincre les radios anglaises de passer l’insensé Paranoid Android sur leurs ondes, se souvient d’avoir eu sa mission largement facilitée par la meilleure carte de visite qui soit : le succès de The Bends, auquel personne n’avait pourtant cru au départ. « Jamais la BBC n’aurait passé Radiohead dans la journée il y a deux ans encore. Le groupe avait toujours eu le soutien des DJ’s du soir, mais jamais de ceux de la journée. Et au moment où est sorti OK Computer, il y a eu une grande lessive à la radio. La BBC a viré ses vieux, les a remplacés par des jeunes loups fanatiques de musique. On en a bénéficié. Mais c’est vrai que si j’avais débarqué avec Paranoid Android comme premier single d’un nouveau groupe, on me l’aurait sans doute refusé. »

 

En France, c’est naturellement sur les ondes de Lenoir que le groupe fut tout d’abord reçu, des mois avant que les radios jeunistes ne s’emparent de Creep. Dès le premier single, Drill(92), Lenoir fonce, tête baissée : « On n’écrit pas une chanson comme Creep sans être, fatalement, un bon garçon. on les a fait venir deux fois en sessions, en 93 et 95, et on a appris à aimer leur gentillesse, leur simplicité, ce côté très humain. Je suis d’ailleurs sur que ce triomphe les affole, pourrait même les faire capoter. Ce qui me désespérait, au début, c’était que vous, aux Inrocks, ne suiviez pas immédiatement sur Radiohead. Je ne comprenais pas, surtout à l’époque de The Bends, de loin leur meilleur album. Le phénomène Radiohead, c’est là qu’il aurait du avoir lieu. Mais le bouche à oreille a été long à porter ses fruits. Si bien que OK Computer reçoit, rétroactivement, la médaille de The Bends. OK Computer, j’y suis moins accroché : je suis toujours incapable d’écouter certains titres. »

 

Face aux chansons lacérées et tortueuses de OK Computer, les mauvaises langues dirent alors : "Radiohead fait du rock progressif. « Non, c’est le rock qui faisait des progrès. Le rock qui après des années de figures imposées – bien rester dans sa ligne de flottaison, ne surtout pas tenter de gestes insensés, se cantonner au crawl(grunge), à la brasse(pop), au papillon(fusion), au dos crawlé(indie), à la planche(space-rock) -, se découvrait de furieuses envies de nage libre, avec tous les risques encourus : se noyer, se couvrir de ridicule. Mais aussi finir seul sur le podium, couvert de médailles. L’année 97 aura donc exposé deux façons d’aborder la musique, de spéculer sur sa renommée : en pataugeant dans le bain de pieds pour Oasis ; en sautant du grand plongeoir dans une piscine sans eau pour Radiohead. D’Oxford à Manchester, le panache et le courage ne se prononcent pas avec le même accent. John Aizlewood : "Au moment du troisième album, ils ont choisi la satisfaction artistique plutôt que le confort matériel. ils auraient pu choisir l’option "stadium-rock" et faire The Bends -le retour. Avec le noyau de fidèles qu’ils avaient déjà recrutés, ils pouvaient tout se permettre. »

 

Une "satisfaction artistique" que le groupe revendiquait dès le berceau : on est ainsi estomaqué en mettant en parallèle le premier album du groupe, le banal Pablo Honey de 92, et la première interview jamais accordé par le groupe (alors baptisé On A Friday) au petit journal Curfew, plus d’un an avant. on y entend un Thom Yorke déjà résolu, même si les gestes traduisent encore très mal ses idées : « Les gens me disent que je prends ma musique trop au sérieux, mais c’est la seule façon d’arriver quelque part. On ne va pas rester à attendre. je suis ambitieux. » Quelques jours avant cette interview, un homme en goguette à Oxford tombait, sous le chapiteau déserté d’un festival de rock, sur un groupe balbutiant. Epoustouflé, l’homme décide de parler aux musiciens. Ca tombe plutôt bien pour eux : il s’appelle Keith Rosencroft et occupe les fonctions de directeur artistique chez Parlophone. « J’ai immédiatement cru au groupe, à son univers, à sa créativité. Et Dieu sait si j’ai dûme battre pour faire partager mon enthousiasme – beaucoup de gens les ont immédiatement trouvés inaccessibles. Je leur ai donné énormément de temps et d’espace pour se développer. Mais je n’aurais jamais cru qu’on en arriverait là, je ne comprends pas pourquoi ce groupe vend autant de disques – et surtout OK Computer. Le groupe non plus, d’ailleurs. Il ne le souhaitait surtout pas, trop soucieux de préserver son anonymat, sa liberté, sa vie tranquille. Du coup, on pourrait facilement presser le groupe comme un citron, mais on a toute la vie devant nous : OK Computer se vendra toujours confortablement dans vingt ans. » 

 

On a beaucoup crié à l’opportunisme de la presse, voire à l’hypocrisie en constatant la réhabilitation tardive de l’écriture de Thom Yorke. Car si, dans le cas de Talk Talk ou de Verve, il existe bien des groupes mal partis et pourtant bien arrivés, tous ceux qui fréquentèrent Radiohead dès ses débuts le jurent solennellement : le groupe était déjà stupéfiant sur scène avant The Bends. « Leur problème, c’est qu’ils ont toujours des dégaines de has-been, rigole Hilda Haddad. Beaucoup de gens en sont restés à Pablo Honey – on a le droit de ne pas avoir aimé ce disque – alors qu’il fallait absolument voir le groupe sur scène. Dès leur première tournée française, que nous avons organisée en juin 93, on pleurait aux concerts. C’était déjà exactement pareil qu’aujourd’hui : Thom serait incapable de chanter autrement, le groupe a toujours été à ce point habitué. »

 Pas question, donc, de convoquer l’opération du Saint-Esprit, une maturation miraculeuse, d’affirmer – la défense classique et commode de la presse anglaise – que le groupe est devenu bon et qu’on ne pouvait en rien déceler tel génie dans Pablo Honey : une très vaste majorité de la presse – Les Inrockuptibles compris- n’y a vu que du feu, sourde, muette et aveugle. Elire OK Computer meilleur disque de l’année était donc, pour une profession penaude, l’occasion de faire son mea culpa péteux, de tirer un trait sur un malentendu – chez les malentendants, ironisait Ed O’Brien s’in connaissait la rancune. « A l’époque de Pablo Honey, se souvient-il, on ne nous a pas fait de cadeau. Ca nous a appris à ne jamais tenir compte de l’avis de la presse. Sinon, comment aurions-nous réagi à la chronique de notre premier album dans les Inrockuptibles, quand vous disiez que nous marchions dans les traces des Pixies ou de Dinosaur Jr, mais qu’ils chaussaient dix tailles de plus que nous ? Heureusement, notre maison de disques a cru en nous, malgré ce disque schizophrène. Mais beaucoup de jeunes groupes ne se seraient pas relevés d’un tel traitement, ils auraient été virés. C’est mettre beaucoup trop de pression sur un débutant. »

 

A sa façon – surréaliste, discrète -, le groupe se vengera de ce baptême du feu en offrant aux journalistes venus à leurs concerts des backstage-passes au goût amer : en forme de flacons pharmaceutiques, ils portaient, en français, la légende "Presse ne pas avaler". « ils ont toujours été très suspicieux à l’égard de la presse, confirme John Aizlewood, auquel Thom Yorke avait pourtant accordé en septembre dernier un très long entretien. ils ont été blessés par la réaction au triomphe de leur single Creep, quand tout le monde disait que ça serait un tube sans lendemain. Depuis, la presse fait tout pour recoller les morceaux. mais le mal est fait. du coup, ils ne parlent que très rarement et ça les a rendus mythiques. » A la sortie de OK Computer, se souvient Carol Baxter, ils avaient décidé de ne plus parler aux journaux. Résultat : il n’y a jamais eu autant d’articles sur eux. car la presse se sentait coupable d’avoir à ce point sous-estimé le groupe et son public. Et cette fois-ci, les journalistes ont vraiment écouté la musique.

 

En tentant de fuir un destin annoncé par The Bends, Radiohead affronter alors quelques juteux paradoxes : plus le groupe se retire, plus il s’enfonce dans le mutisme et plus il est présent dans les médias. Plus il expérimente, plus il prend de risques et plus il vend de disques. Carol Baxter : « C’est un dilemme pour eux. One ne parvient pas à arrêter la machine, que la maison de disques a cessé de nourrir depuis belle lurette. Notre marketing, au départ, avait été très léger, haut de gamme. de toute façon, nous ne pouvions rien faire sans le groupe, qui décide tout. ce sont des gens très intelligents, qui savent précisément ce qu’ils ne veulent pas. Ils ont autour d’eux une petite équipe qui est là depuis le début – manager, attachée de presse, tourneur, directeur artistique. Les décisions sont prises au sein de cette famille. »

 

Serge Guillerme et Holly Diener, qui s’occupent du marketing de Radiohead au sein de sa maison de disques parisienne, avouent qu’en France, une telle stratégie commerciale serait vouée à l’échec : pas question d’aborder un tel profil bas (« On est obligé d’être moins subtils si on veut faire passer le message ») quand on sait que la plupart des disques se vendent en supermarché. totalement autonome, malgré les fantasmes de contrôle absolu rêvés par la garde rapprochée du groupe, ils ont ainsi lourdement investi en campagne de publicité télévisée, jouissant de la confiance de management de Radiohead, pour qui la France a toujours été une fidèle alliée. Résultat : après les 100 000 ventes réalisées en France par The Bends et Pablo Honey, albums de loin plus accessibles, OK Computer devrait atteindre ces prochaines semaines le cap des 300 000 ventes – pour environ 5 millions dans le monde, dont 800 000 en Angleterre seule, très loin derrière Oasis, les Spice Girls ou nirvana.

 

"En Angleterre, le lancement de OK Computer a été très discret en comparaison de ce qu’on voit par exemple actuellement avec celui de Bernard Butler, l’ex-guitariste de Suede, continue le journaliste Johnny Dee. Tout ce que fait Radiohead est à part, ses campagnes de pub comme ses concerts." D’un avis unanime, c’est là, sur scène, que le groupe s’est construit, en court-circuitant à même le terrain ce qu’on appelait jusqu’alors le pouvoir de la presse. S’il est un enseignement à tirer de ce triomphe, c’est bien celui-ci : de Miossec à Radiohead, le succès n’oblige en rien à la prostitution – la première place de OK Computer dans les choix des rédactions ressemblant furieusement à un avis de défaite de la presse. Trop fier, le NME serait donc bien un mauvais perdant, comme le confirme Johnny Dee : "Alors que la plupart des autres groupes viennent nous manger dans la main pour leur quart d’heure de gloire, Radiohead ne joue pas notre jeu. Au NME, on aime les grandes gueules. Mais Thom Yorke est un patient compliqué et chiant. Tournées, bouche à oreille, discrétion salutaire du marketing, crédibilité intacte, combustion lente de The Bends, adaptations des formats radio, impressionnant travail d’équipe, culpabilité honteuse de la presse, croisade pour la sauvegarde du rock : on aura ainsi trouvé de multiples raisons au triomphe sans précédent de OK Computer, album qui cesse de faire rimer consensus et mou. Dans ce dédale d’hommes de l’ombre, de positionnements malins, de hasards et de fanatisme, une seule raison n’a pas été ici abordée : OK Computer serait, selon certaines sources bien informées, un sacré bon disque. Ce qui, selon les mêmes sources, justifierait pleinement qu’on en fasse sans hésiter le grand album de 1997.

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